Quand la jeunesse se révolte : Réflexions sur la contestation, l’université et l’État démocratique Par Marzia Genovese

Résumé : Que révèle la contestation étudiante de notre manière de penser et de vivre la démocratie ? À partir des mobilisations qui traversent aujourd’hui les universités françaises, ce billet interroge la place de la contestation dans l’expérience démocratique, la transformation de l’université en espace politique et la réponse que l’État oppose à ceux qui manifestent. Il propose ainsi de déplacer le regard : plutôt que de demander ce que la révolte de la jeunesse fait à la démocratie, il invite à observer ce que la manière dont une démocratie répond à la contestation révèle d’elle-même.
Summary: What do student protests reveal about the way we understand and experience democracy? Taking the protests currently unfolding across French universities as its starting point, this post reflects on the place of dissent in democratic life, the transformation of the university into a political space, and the State’s response to those who protest. It thus proposes a shift in perspective: rather than asking what youth revolts do to democracy, it asks what a democracy reveals about itself through the way it responds to dissent.
Par Marzia Genovese, Docteure en droit européen de l’Université de Bologne (Italie) et ATER en droit public à Sciences Po Toulouse
Il y a quelque chose de singulier à enseigner le droit constitutionnel dans une université en colère.
Dans l’amphithéâtre, nous parlons de souveraineté, de représentation, de libertés publiques, d’État de droit. Nous ouvrons la Constitution, commentons la Déclaration de 1789, suivons les raisonnements du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État. Nous apprenons à distinguer le pouvoir de sa limitation, l’autorité de l’arbitraire, la liberté de l’ordre public. La démocratie y apparaît nécessairement sous une forme ordonnée : articles, institutions, compétences, procédures, jurisprudences.
Puis les étudiants sortent de l’amphithéâtre.
Ils se réunissent, occupent, manifestent, bloquent parfois les lieux mêmes dans lesquels nous essayons de leur enseigner ces notions. Les mots changent alors de consistance. La liberté de manifestation n’est plus seulement un principe dont l’on recherche le fondement juridique. L’ordre public n’est plus seulement l’une des finalités classiques de la police administrative. L’État n’est plus seulement la personne morale dont l’on étudie les éléments constitutifs. Il devient celui qui autorise, interdit, encadre, disperse, interpelle. Et la démocratie cesse, pour un instant, d’être exclusivement un objet d’enseignement pour devenir une expérience.
C’est peut-être pour cette raison que les mobilisations étudiantes qui traversent aujourd’hui la France méritent autre chose qu’une discussion sur les limites juridiques du droit de manifester ou sur la légalité des blocages universitaires. Ces questions existent, et elles importent. Mais elles risquent aussi de nous faire manquer ce que la contestation rend visible, car la question n’est pas seulement de savoir jusqu’où les étudiants peuvent aller dans leur contestation. Elle est aussi de savoir ce qu’une démocratie révèle d’elle-même lorsqu’elle est effectivement contestée.
I. La démocratie et sa contestation
Nous sommes habitués à penser la démocratie à partir de ses institutions. Le suffrage, la représentation, la séparation des pouvoirs, la garantie juridictionnelle des droits nous en fournissent la grammaire juridique. Pourtant, une démocratie n’est pas seulement un ensemble de procédures permettant de produire des décisions légitimes[1]. Elle est aussi un ordre politique dans lequel aucune décision, précisément parce qu’elle est politique, ne peut prétendre mettre définitivement fin au désaccord.
C’est ici que la contestation acquiert une signification particulière. Elle n’est pas nécessairement ce qui arrive à la démocratie lorsqu’elle fonctionne mal. Elle peut être également ce qui advient parce qu’une société démocratique demeure ouverte à la remise en question de l’ordre qu’elle s’est donné.
Claude Lefort avait fait de cette indétermination l’un des traits distinctifs de la démocratie moderne. Avec elle, le lieu du pouvoir devient un « lieu vide »[2] : aucun individu, aucun groupe, aucune institution ne peut durablement prétendre incarner le peuple et refermer sur lui la signification du social. Le pouvoir démocratique demeure occupé provisoirement[3]. Le conflit, dès lors, n’est pas un accident qu’il faudrait espérer éliminer ; il appartient à une société qui ne peut plus se représenter comme un corps unifié autour d’une vérité politique définitive.
Cela interdit d’ailleurs une lecture trop confortable des manifestations actuelles. Les étudiants qui descendent dans la rue ne sont pas tout « le peuple », pas plus que le gouvernement qu’ils contestent ne saurait prétendre l’incarner tout entier. La démocratie commence précisément dans cet écart : lorsque personne ne peut définitivement dire « nous sommes le peuple » sans rencontrer, quelque part, un autre « nous ».
Mais Jacques Rancière nous permet d’aller encore un peu plus loin. Il distingue la « police » – non pas au sens des seules forces de l’ordre, mais comme cet ordre du sensible qui distribue les places, les fonctions et les manières de parler – de la politique, qui vient interrompre cette distribution au nom d’une présupposition d’égalité[4]. La politique surgit ainsi lorsque ceux auxquels une certaine place était assignée contestent le partage qui détermine qui peut parler, être entendu et prendre part au commun.
Sous cet angle, une mobilisation étudiante dit quelque chose de profondément politique avant même que l’on examine le contenu de ses revendications.
II. L’université et la contestation
L’ordre universitaire distribue lui aussi des places. Il y a ceux qui enseignent et ceux qui apprennent ; des salles dans lesquelles l’on fait cours et des espaces dans lesquels l’on délibère ; des horaires, des examens, des programmes, des conseils élus. L’étudiant y possède des droits, mais il occupe aussi une place institutionnellement déterminée : il est celui auquel l’université enseigne.
Lorsqu’il interrompt le cours, quitte l’amphithéâtre, occupe un bâtiment ou transforme une salle de classe en assemblée générale, il ne formule donc pas seulement une revendication. Il perturbe, au sens littéral, une distribution des places. Il affirme qu’il n’est pas uniquement celui auquel l’institution transmet un savoir, mais aussi celui qui peut prendre la parole sur le monde dans lequel cette institution existe.
À neuf heures, un amphithéâtre est un lieu d’enseignement. Quelques heures plus tard, les tables ont été déplacées, le cours suspendu, et des étudiants y discutent de la poursuite d’une mobilisation. L’architecture n’a pas changé. Pourtant, quelque chose s’est produit.
Hannah Arendt nous aide probablement à le nommer. L’« espace d’apparence » politique ne se confond pas avec un lieu matériel préexistant : il est suscité par l’action et la parole publiques ; il surgit entre les individus lorsqu’ils parlent et agissent ensemble ; il existe dans cet « entre » qui se forme entre ceux qui, par la parole et l’action, apparaissent les uns aux autres comme sujets politiques[5]. Un même espace peut ainsi changer politiquement sans changer physiquement. L’amphithéâtre dans lequel l’on enseignait quelques heures auparavant peut devenir le lieu où se constitue, pour un temps, un espace d’action et de parole communes.
C’est aussi pourquoi réduire immédiatement l’occupation d’une université à l’interruption de son fonctionnement normal risque de présupposer précisément ce qu’il faudrait interroger : que le fonctionnement ordinaire de l’institution serait politiquement neutre, tandis que son interruption serait politique.
Il ne l’est pas.
Continuer à enseigner lorsque les étudiants manifestent est aussi une manière de concevoir ce qu’est une université. Décider qu’un cours doit avoir lieu malgré une mobilisation, comme décider qu’il doit être suspendu, signifie attribuer une certaine valeur à la continuité de l’institution, à la parole étudiante, au temps académique et au temps politique. Cela ne signifie pas, peut-être, que l’une de ces décisions soit nécessairement juste et l’autre nécessairement fautive. Cela signifie plus modestement – et plus inconfortablement – qu’il n’existe pas toujours de position extérieure au conflit depuis laquelle l’université pourrait simplement continuer à fonctionner comme si rien ne se passait.
Et puis les étudiants sortent de l’université.
III. L’État face à sa contestation
Dans la rue, quelque chose d’autre se joue. Le droit constitutionnel français appréhende la liberté de manifester à travers le « droit d’expression collective des idées et des opinions »[6], lui-même rattaché à la liberté d’expression et de communication garantie par l’article 11 de la Déclaration de 1789. Or celle-ci, rappelle le Conseil constitutionnel, est « d’autant plus précieuse que son exercice est une condition de la démocratie »[7]. Il faut prendre ces mots au sérieux.
Car une manifestation ne consiste pas seulement à exprimer collectivement des opinions. Prolongeant et discutant l’« espace d’apparence » d’Arendt, Judith Butler insiste sur la dimension corporelle de l’action politique[8] : les corps assemblés parlent aussi par leur présence, leurs mouvements et leur persistance dans l’espace. En se réunissant dans une rue, sur une place ou devant une université, ils ne font pas qu’occuper un espace public déjà constitué ; leur action contribue à le produire et à en disputer les contours. Les étudiants ne disent donc pas seulement quelque chose lorsqu’ils manifestent : par le fait même d’apparaître et d’agir ensemble, ils se rendent visibles et revendiquent leur place comme sujets politiques.
C’est précisément à cet endroit que la question de l’État commence.
Car si la contestation n’est pas extérieure à la démocratie, la manière dont l’État lui répond ne saurait être pensée uniquement comme la gestion d’un désordre. L’ordre public est une exigence juridique réelle. La sécurité des personnes, les droits d’autrui, la continuité de certaines activités ne disparaissent pas parce qu’une revendication se présente comme politique. Mais l’ordre public, dans une démocratie, ne peut devenir le nom donné à un espace public débarrassé de ce qui le trouble. La difficulté tient surtout là : l’État doit maintenir un ordre qui demeure suffisamment ouvert pour permettre sa propre contestation[9].
Et c’est alors que la question se renverse. L’on demande volontiers jusqu’où peuvent aller les manifestants. Jusqu’où peut aller un blocage ? Quand la désobéissance cesse-t-elle d’être acceptable ? À partir de quel moment l’intervention de l’autorité devient-elle nécessaire ? Ce sont des questions légitimes. Mais pourquoi seraient-elles les seules ?
L’on peut aussi demander jusqu’où peut aller l’État lorsqu’il répond à ceux qui le contestent. Quelle perturbation une démocratie est-elle capable de supporter ? À quel moment la protection de l’ordre cesse-t-elle de garantir les conditions de la liberté pour commencer à protéger l’ordre contre sa propre mise en question ? Autrement dit, ce ne sont pas forcément les manifestants qui mettent la démocratie à l’épreuve. C’est l’État qui, confronté à ceux qui le contestent, est sommé de faire la preuve de sa démocratie[10].
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[1] Sur la dimension procédurale de la légitimité démocratique, v. notamment J. Habermas, Droit et démocratie. Entre faits et normes, trad. R. Rochlitz et C. Bouchindhomme, Paris, Gallimard, 1997. Chez Habermas, la procédure démocratique ne se réduit toutefois pas à un mécanisme formel de production de la décision : sa légitimité tient aux conditions discursives dans lesquelles peuvent se former l’opinion et la volonté politiques.
[2] V. G. Demelemestre, « Le concept lefortien du pouvoir comme lieu vide. Paradoxes de la société démocratique moderne », Raisons politiques, 2012/2, n° 46, pp. 175-193,
[3] C. Lefort, « La question de la démocratie » (1983), in Id., Essais sur le politique (XIXe-XXe siècles), Paris, Seuil, 1986, pp. 17-32.
[4] J. Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995, spéc. pp. 51-56.
[5] H. Arendt, Condition de l’homme moderne, traduit de l’anglais par Georges Fradier, Paris, Calmann-Lévy, 1961, chap. V.
[6] Cons. const., déc. n° 2019-780 DC, 4 avr. 2019, Loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations, spéc. §8.
[7] Ibidem.
[8] J. Butler, « Bodies in Alliance and the Politics of the Street », Transversal texts, Journal « #occupy and assemble∞ », septembre 2011.
[9] Sur la tension entre l’ordre institutionnel et la possibilité de sa contestation comme dimension de la citoyenneté démocratique, v. É. Balibar, « Fermeture : résistance insurrection insoumission », in La proposition de l’égaliberté. Essais politiques 1989-2009, Paris, PUF, 2010, pp. 339-358, spéc. pp. 346 et 349-351.
[10] Note de l’autrice : le français n’étant pas la langue maternelle de l’autrice, elle a eu recours à un outil d’intelligence artificielle afin de réviser le texte de ce billet en ce qui concerne l’orthographe, la syntaxe et la fluidité de certaines tournures. Ce recours n’a affecté ni la définition du sujet, ni le contenu et l’argumentation du billet, ni son orientation intellectuelle (les idées, le choix des auteurs mentionnés et les sources citées), ni son style général de rédaction.
