À propos d’Eugénie Mérieau, Constitution, Paris, Anamosa, coll. Le mot est faible, 109p. : (Au secours ?) Les disciplines du duvergérisme reviennent… Par Benjamin Fargeaud

Toute nouvelle génération d’universitaires apporte son lot de contempteurs de la démocratie libérale, prompts à publier des essais destinés à tenter de démontrer que cette dernière n’épuise pas la gamme des futurs désirables. Cette rentrée est l’occasion de revenir sur deux de ces livres, l’un (Eugénie Mérieau, Constitution, Paris, Anamosa, Le mot est faible, 2025) publié l’année dernière et le second (Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris, Flammarion, Nouvel avenir, 2026) avant l’été. Ces deux essais ont en commun, dans une perspective politique assumée, de mettre en cause la démocratie libérale en soutenant que cette dernière, au fond, ne présente qu’une différence de degré et non une différence de nature avec les régimes autoritaires – l’essai le plus plus récent citant d’ailleurs celui paru en premier, témoignant ainsi de l’unité d’inspiration à l’origine de ces deux productions intellectuelles. Cette volonté commune justifie la publication successive de deux courtes recensions critiques revenant sur le contenu, la valeur et la portée de ces mises en causes qui ont reçu, malgré leurs limites, une consécration importante au sein de certains relais médiatiques. À cet égard, ces recensions sont également le fruit d’un étonnement devant le crédit porté par la sphère médiatique à certaines publications qui, bien que produites par des universitaires, s’éloignent de l’activité de recherche scientifique, tout comme de l’activité – bien légitime – de médiation scientifique.
Each new generation of scholars gives rise to a new wave of critics of liberal democracy, eager to publish essays aimed at demonstrating that liberal democracy does not exhaust the range of desirable futures. As we begin this new academic year, it is an opportunity to revisit two of these books: one (Eugénie Mérieau, Constitution, Paris: Anamosa, Le mot est faible, 2025), published last year, and the second (Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris: Flammarion, Nouvel avenir, 2026), published before the summer. Both essays share, from an unapologetically political perspective, a critique of liberal democracy, arguing that it differs from authoritarian regimes only in degree, not in kind—the more recent essay, in fact, cites the earlier one, thus revealing the common inspiration behind these two intellectual contributions. This shared purpose justifies the successive publication of two short critical reviews examining the content, value, and significance of these critiques, which—despite their limitations—have received significant recognition in certain media outlets. In this regard, these reviews also stem from a sense of astonishment at the credence the media has given to certain publications which, although produced by academics, stray from scientific research as well as from the—perfectly legitimate—activity of public outreach.
Par Benjamin Fargeaud, Professeur de droit public à l’Université de Lorraine
De la même manière qu’il faut savoir séparer l’homme de l’artiste, il faut séparer Maurice Duverger – et son œuvre immense consacrée au développement en France de la science politique – du « duvergérisme », entendu ici au sens très précis de la stratégie mise en œuvre par l’intéressé pour s’affirmer, dans les années 1950, au sein de la doctrine de droit public. Cette stratégie – a minima dans les premiers temps – s’est caractérisée par le recours à des démonstrations tonitruantes mais non exemptes d’approximations, par une stratégie visant à se démarquer à toute force des collègues, y compris en les dévalorisant, ainsi que par l’introduction de concepts nouveaux dont l’apport a souvent, a posteriori, été revu à la baisse. Evidemment, une telle stratégie personnelle alliant affirmation d’une approche critique, recherche d’inventivité dans les concepts mobilisés et mobile politique évident n’a pas été, dans l’histoire doctrinale, stricto sensu réservée à Maurice Duverger. Il se pourrait même que, de nos jours, certains collègues soient tentés, toujours à la frontière du droit public et de la science politique, de suivre le même chemin. À cet égard, le petit ouvrage synthétique publié l’année passée par Eugénie Mérieau dans la collection « le mot est faible » d’Anamosa et consacré à la notion de Constitution, pour stimulant qu’il soit à bien des égards, prend le risque de troubler le lecteur tant il paraît ressusciter bien des travers du « duvergérisme » naissant.
Des analyses éclatantes, mais non dénuées d’approximations
L’ouvrage, destiné au grand public, est synthétique et incisif, conformément à la ligne éditoriale de la collection. Il s’appuie sur différents cours ou conférences livrés par l’auteure – que l’on suit, à cette occasion, aux quatre coins du monde : à l’occasion de récits autobiographique (p. 10), d’extraits de cours (p. 24), de conférences pour de « grands » instituts (p. 39) ou pour des universités « prestigieuses » (p. 70), à l’occasion de la publication d’un ouvrage collectif forcément « de référence » (p. 86) ou encore au lancement d’une nouvelle revue fatalement « révolutionnaire » (p. 55). En ces multiples occasions, l’auteur déroule une série d’analyses aussi stimulantes que volontiers iconoclastes. Si l’ensemble est certainement une lecture éclairante pour le grand public, la démonstration s’appuie tout de même, à de multiples reprises, sur des propos pour le moins rapides, voire fondamentalement discutables. On peut ainsi lire que Charles de Gaulle a obtenu en 1958 le droit « de réviser la constitution de la IVe République par décret » (p. 12) – affirmation qui entend sans doute rendre compte du fait que la procédure de révision déployée alors est ad hoc, au sens où elle était spécifique à cette révision et donnait une part prépondérante à l’exécutif. Toutefois, si les mots ont un sens, la formulation initialement retenue n’en est pas moins erronée tant il y a peu de chose en commun entre la procédure d’adoption des décrets gouvernementaux et la procédure de révision de la Constitution de 1958 – où la révision a certes été élaborée par le gouvernement, mais discutée par un comité composé de parlementaires et de personnalités extérieures puis soumis au référendum. On lit également qu’Emmanuel Macron aurait convoqué les deux assemblées à Versailles pour livrer un discours du trône sans débat ni vote, ce qui serait selon l’auteur une première depuis Louis-Napoléon Bonaparte (p. 16) – assertion éclatante mais tout à fait incompréhensible, les présidents Sarkozy et Hollande ayant eux aussi fait usage de cette possibilité ouverte par la révision constitutionnelle de 2008. Plus loin, on peut également lire que « l’état d’urgence colonial algérien » serait « l’accoucheur » de la Ve République. On peut trouver stimulant le lien de causalité ainsi établi, mais les propos qui l’accompagnent sont troublants. Ainsi, la loi du 3 avril 1955 renforce les pouvoirs des autorités administratives d’une manière que l’on peut certes dénoncer, mais pas en indiquant que cette dernière donne « aux autorités militaires et de police toute latitude pour agir hors cadre juridique ordinaire » (p. 61) – ne serait-ce parce que seules les autorités administratives sont renforcées par la loi relative à l’état d’urgence. Évidemment, un propos engagé et grand public nécessite parfois simplification. Il est toutefois des simplifications qui aboutissent à transmettre des éléments erronés – ce qui, a priori, n’est pas l’objectif d’un ouvrage de vulgarisation scientifique, même quand il s’agit dans le même temps d’un ouvrage d’intervention.
La volonté de se démarquer des collègues, quitte à ne livrer d’eux qu’une lecture peu charitable
S’il est beaucoup question de l’auteure dans ce court ouvrage, il est également beaucoup questions de ses collègues juristes, lesquels n’apparaissent bien souvent pas sous leur meilleur jour. Le cours de droit constitutionnel de première année serait ainsi avant tout consacré à la légitimation de la Ve République par le recours à l’histoire constitutionnelle (p. 34). Dans un tel cadre, les enseignants s’attacheraient à défendre « le dogme de la discipline », par exemple en justifiant (et encore, maladroitement) l’inconstitutionnalité (indiscutable, selon l’auteure) de la révision constitutionnelle de 1962 (p. 16-17). D’une manière générale, les collègues travailleraient à une vaste œuvre de mystification en justifiant le pouvoir établi, à l’aide de concepts destiné à couvrir cette entreprise de domination, tels que « l’interprétation » ou la « coutume ». À leur décharge, il faut relever que tout le monde ne peut être doté de la même sûreté de jugement que l’auteure, qui ne tremble pas, quant à elle, quand il faut faire la distinction entre ce qui est constitutionnel et ce qui ne l’est pas. On envierait presque de telles certitudes au sujet de thèmes que nombre de manuels jugeraient passablement complexes. Enfin, les collègues seraient coincés dans une distinction binaire et dépassée entre régime parlementaire et régime présidentiel, ce qui les mettraient mal à l’aise face aux voies nouvelles à ouvrir et aux parallèles qu’il faudrait oser tracer, par exemple entre le régime français et le régime russe – à supposer, comme le fait l’auteur, que le malaise ainsi ressenti soit véritablement causé par la mise en cause de catégories dont la contestation est tout de même commune. Une telle présentation prend toutefois le risque de donner à penser que l’auteure serait la seule constitutionnaliste de France un tant soit peu critique – ou, du moins, un lecteur extérieur à la discipline pourrait être fondé à le penser. Cette stratégie personnelle, somme toute agressive et jouant la partition du « dévoilement » des phénomènes de domination que le formalisme exégétique de ses collègues cacherait sciemment aux étudiants et aux citoyens, a sans doute le mérite d’être efficace à défaut d’être pleinement honnête ou original.
Le goût des concepts semi-nouveaux et des conclusions tapageuses
Autre parallèle troublant avec le duvergérisme : la volonté de réhabiliter, pour qualifier le régime politique français, cette qualification de « régime semi-présidentiel » qui rendrait, mieux que toute autre, compte du régime politique mis en place dans le cadre de la Ve République. L’argument est simple : le concept est largement mobilisé au sein de la doctrine anglo-saxonne. Ce n’est donc que par provincialisme et « amour du binarisme » (p. 53) que la doctrine française rejetterait la qualification de régime semi-présidentiel – et non pas du tout parce que ce concept aurait reçu en France une série de critiques jugées déterminantes. Au demeurant, l’usage fait de ce concept par l’auteure – en l’occurrence, opérer un rapprochement entre régime politique français et régime politique russe – ne risque pas de convaincre bien largement de la portée heuristique du concept. Enfin, et c’est là encore un parallèle troublant, l’auteur rejoue un débat déjà ancien autour de la prise en compte nécessaire, au titre des études de droit constitutionnel, des régimes autoritaires ou dictatoriaux. La question – loin d’être nouvelle – est d’ailleurs cruciale pour la thèse principale de l’auteure, développée ailleurs, selon laquelle il n’y a pas de différence de nature entre démocratie libérale et dictature (v. Eugénie Mérieau, La dictature, une antithèse de la démocratie ? 20 idées reçues sur les régimes autoritaires, Paris, Le cavalier bleu, 2024).
De manière révélatrice, l’inclusion des régimes autoritaires dans l’analyse soulève en 2025 les mêmes difficultés qu’en 1945. Initiée par des auteurs qui revendiquent volontiers une approche critique et une volonté de dévoilement de la vérité des rapports de forces cachés derrière le formalisme juridique, la démarche devient souvent curieusement très formaliste et dogmatique quand il s’agit d’aborder les questions difficiles. L’auteure ne craint ainsi pas d’affirmer que la Constitution russe serait davantage parlementaire que la Constitution française car l’investiture du gouvernement par le Parlement y est expressément prévue – argument formaliste s’il en est et qui ne nous apprend tout de même pas grand-chose, voire strictement rien, sur la réalité de l’exercice du gouvernement « parlementaire » russe. Elle ne craint pas non plus d’affirmer que la séparation des pouvoirs ne serait pas davantage respectée en France qu’en Chine, renvoyant là encore les deux États dos-à-dos. Encore une fois, si le raisonnement suivi par Eugénie Mérieau peut s’entendre, son caractère formaliste au service de conclusions tapageuses surprend. Cette stratégie n’a pas même le mérite de l’originalité : après tout, Maurice Duverger a pu défendre un temps une équivalence entre démocratie libérale et « démocratie populaire » – au motif, évidemment fallacieux, que, malgré l’existence d’un parti unique, il était toujours possible de voter blanc au sein des « démocratie populaire ». Peut-être, aujourd’hui encore, est-il possible de voter blanc en République populaire de Chine. Face à des parallèles aussi hasardeux, on en vient à se demander si cette volonté de ramener la Ve République aux régimes dictatoriaux vise le progrès de la science constitutionnelle ou la mise en cause de la démocratie libérale – peut-être la véritable cible de l’ouvrage d’Eugénie Mérieau, laquelle ironise à souhait sur la « fin de l’Histoire » selon Fukuyama sans pour autant livrer de pistes novatrices permettant d’envisager une autre forme politique. La morale de cette histoire est sans doute la suivante : pour savoir ce qu’est une constitution, mieux vaut sans doute se tourner vers les austères manuels que vers les petits essais, si attractifs et stimulants soient-ils.
