À propos de « Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris, Flammarion, Nouvel avenir, 2026 » : sous le voile de la critique de la démocratie, la tentation libertarienne (de gauche) ?

Par Benjamin Fargeaud

<b> À propos de « Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris, Flammarion, Nouvel avenir, 2026 » : sous le voile de la critique de la démocratie, la tentation libertarienne (de gauche) ? </b> </br> </br> Par Benjamin Fargeaud

Toute nouvelle génération d’universitaires apporte son lot de contempteurs de la démocratie libérale, prompts à publier des essais destinés à tenter de démontrer que cette dernière n’épuise pas la gamme des futurs désirables. Cette rentrée est l’occasion de revenir sur deux de ces livres, l’un (Eugénie Mérieau, Constitution, Paris, Anamosa, Le mot est faible, 2025) publié l’année dernière et le second (Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris, Flammarion, Nouvel avenir, 2026) avant l’été. Ces deux essais ont en commun, dans une perspective politique assumée, de mettre en cause la démocratie libérale en soutenant que cette dernière, au fond, ne présente qu’une différence de degré et non une différence de nature avec les régimes autoritaires – l’essai le plus plus récent citant d’ailleurs celui paru en premier, témoignant ainsi de l’unité d’inspiration à l’origine de ces deux productions intellectuelles. Cette volonté commune justifie la publication successive de deux courtes recensions critiques revenant sur le contenu, la valeur et la portée de ces mises en causes qui ont reçu, malgré leurs limites, une consécration importante au sein de certains relais médiatiques. À cet égard, ces recensions sont également le fruit d’un étonnement devant le crédit porté par la sphère médiatique à certaines publications qui, bien que produites par des universitaires, s’éloignent de l’activité de recherche scientifique, tout comme de l’activité – bien légitime – de médiation scientifique.

 

Each new generation of scholars gives rise to a new wave of critics of liberal democracy, eager to publish essays aimed at demonstrating that liberal democracy does not exhaust the range of desirable futures. As we begin this new academic year, it is an opportunity to revisit two of these books: one (Eugénie Mérieau, Constitution, Paris: Anamosa, Le mot est faible, 2025), published last year, and the second (Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Paris: Flammarion, Nouvel avenir, 2026), published before the summer. Both essays share, from an unapologetically political perspective, a critique of liberal democracy, arguing that it differs from authoritarian regimes only in degree, not in kind—the more recent essay, in fact, cites the earlier one, thus revealing the common inspiration behind these two intellectual contributions. This shared purpose justifies the successive publication of two short critical reviews examining the content, value, and significance of these critiques, which—despite their limitations—have received significant recognition in certain media outlets. In this regard, these reviews also stem from a sense of astonishment at the credence the media has given to certain publications which, although produced by academics, stray from scientific research as well as from the—perfectly legitimate—activity of public outreach.

 

Par Benjamin Fargeaud, Professeur de droit public à l’Université de Lorraine 

 

 

 

Avec l’été et le ralentissement des activités universitaires vient le temps des lectures guidées par l’intuition des libraires ou l’insistance médiatique. En temps normal, on réfléchirait à deux fois avant de proposer aux lecteurs la recension de l’ouvrage d’un auteur qui réussit l’exploit d’être tout à la fois philosophe et sociologue – dixit la quatrième de couverture – et qui privilégie l’autoédition, d’ailleurs dans sa propre collection. Collection qui, dans sa version hébergée par la maison d’édition Flammarion, n’a publié que lui-même et ses proches, ainsi que Judith Butler – ce qui traduit certes l’ambition à laquelle l’auteur entend se situer[1]. J’entends bien que ces pratiques, pour l’auteur, s’inscrivent dans la mise en pratique d’une conception critique, développée depuis sa thèse de doctorat, des conditions dans lesquelles la science est définie et développée au sein des universités. Cette justification de principe n’effacera sans doute pas entièrement le sentiment, pour le lecteur, que la pratique de l’autoédition offre à l’auteur bien des facilités, comme le fait de ne pas avoir à se donner la peine de découper ses deux cents pages de « manifeste » en chapitres. Cela permet également de ne pas s’inquiéter de présenter au lecteur (au moins) deux démonstrations incompatibles entre elles – puisqu’il est toujours possible d’insérer une longue parenthèse pour le signaler (p. 177). Enfin, cela permet de s’en tenir à une bibliographie somme toute rapide où les propres écrits de l’auteur, de ses amis et quelques références obligées remplissent déjà une bonne partie des références. Malgré tous ces avantages, l’autoédition n’a toutefois pas celui de soumettre l’auteur à la rigueur de l’examen scientifique et de l’évaluation par les pairs, ce qui est logique au regard des positions de principe de l’auteur, mais tout de même dommage pour un essai qui met au cœur de son propos l’importance de la science et de ses procédures de « véridification ». Bref, en temps normal, j’aurais passé mon chemin. Seulement voilà, la publication du pamphlet de Geoffroy de Lagasnerie contre la démocratie a donné lieu à une campagne de promotion dans les médias et librairies telle qu’il était difficile de passer à côté. Le crédit apparemment infini que semble lui porter une partie de l’élite culturelle du pays – à commencer par une partie des producteurs d’émission de France culture, qu’il s’agisse de la matinale, de l’émission « Sans préjuger », de l’émission « Question du soir » ou encore des « Rencontres de Pétrarque » début juillet – est d’ailleurs une source continue d’étonnement eu égard au contenu substantiel de ses très nombreux ouvrages[2]. Toutefois, le thème du dernier opus pouvait difficilement laisser le juriste indifférent. Enfin, ultime argument, Hans Kelsen est convoqué à plusieurs reprises dans l’essai en question. Puisqu’il y est question de démocratie et de droit, il est suffisamment justifié d’aborder la question ici : que trouve-t-on réellement dans le dernier pamphlet contre la démocratie publié à grand fracas par Geoffroy de Lagasnerie ?

 

Evidemment, il n’est pas question de discuter l’ensemble des thèses de l’ouvrage, mais seulement celles qui touchent au droit et aux institutions. La partie présentant la théorie politique de l’auteur sera ainsi laissée de côté. Elle est d’ailleurs difficilement discutable, puisqu’elle ne s’adresse qu’aux convaincus et n’entend laisser aucune place au dialogue avec les autres : le Bien, la justice et la vérité scientifique sont du côté de la « gauche progressiste », tandis que voter à « droite » est équivalent à tuer des gens (p. 60) – étant entendu que l’opposition gauche/droite renvoie en l’espèce à des définitions spécifiques à l’auteur. On se limitera à un seul commentaire ici : l’ensemble de l’argumentaire est adossé à un monumental sophisme du Nirvana amenant à comparer des politiques publiques existantes à une hypothétique politique « progressiste » dont seules les grandes lignes sont ici esquissées et qui n’existe – à date – que dans l’esprit de l’auteur. Dans ces conditions, il n’est pas difficile pour lui d’avoir l’avantage. Dans le même ordre d’idées, on ne commentera pas non plus les analyses d’ordre psychologique relatives aux effets de la démocratie sur les tempéraments individuels, afin de laisser aux spécialistes de la matière la part qui leur revient. Arrêtons-nous plutôt sur la partie de l’ouvrage qui entend véritablement provoquer et convaincre le lecteur, à savoir la mise en cause du droit et de la démocratie.

 

Il faut préciser d’emblée que, dans l’objectif de se livrer à une appréciation interne du raisonnement de l’auteur, nous allons accepter ses postulats de départ : notre régime politique actuel est démocratique – au sens où il repose sur des institutions mettant en œuvre un objectif d’autogouvernement du peuple. Il est, à ce titre, représentatif du type démocratique et toute proposition visant à approfondir son caractère démocratique n’en changerait ni l’économie générale ni les effets concrets – autant de propositions qui pourraient évidemment être discutées mais que l’on tiendra ici pour acquise dans l’objectif de suivre l’auteur dans son raisonnement.

 

Venons en toutefois au cœur du sujet. Par cet essai, l’auteur se présente en penseur iconoclaste, tombeur de l’un des tabous de notre temps : il oserait faire ce que personne d’autre ne serait capable de faire à gauche, à savoir mettre à bas la démocratie de son piédestal pour appeler à l’invention d’une nouvelle grammaire politique « progressiste ». À la lecture, la réalisation ne paraît toutefois pas à la hauteur des promesses. S’appuyant sur une critique virulente mais rendue aisée par le recours à une définition étroite de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie ne propose concrètement, en fin de compte, que des solutions très partiellement nouvelles. Le plus intéressant est toutefois ailleurs : la critique de la démocratie par Lagasnerie nous en apprend peut-être moins sur la démocratie que sur le projet propre de l’auteur, lequel semble consister à populariser au sein de l’opinion de gauche intellectuelle radicale – dont on peut postuler, sans prendre de risque excessif, qu’elle est le cœur de cible de l’auteur – une forme de libertarianisme. Ce qui, pour le coup, serait véritablement iconoclaste si la proposition était formulée comme telle et non présentée sous couvert d’une mise en cause de la démocratie.

 

 

Critique de la démocratie ou critique du principe majoritaire ?

Pour débuter, Geoffroy de Lagasnerie entend nous dévoiler que personne n’est réellement démocrate par conviction, que la démocratie n’est qu’un instrument sans finalité ni idéal substantiels, une forme d’organisation (p. 31) et que le « gouvernement du peuple par le peuple » n’est qu’une illusion car on ne peut abolir la distinction entre gouvernants (p. 142) – autant de choses que Joseph Schumpeter avait écrit mieux et plus tôt dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), puis à sa suite toutes les approches dites « réalistes » de la démocratie comme celle de Raymond Aron[3]. Autre avancée conceptuelle majeure, la démocratie demeurerait, dans son hégémonie, un « signifiant indépassable » et « indéterminé » (p. 13 et 19). Cet état de fait génère chez l’auteur des souffrances dont il nous fait part : non seulement ses adversaires politiques exercent le pouvoir trop souvent à son goût mais, en plus, il est impossible d’espérer la consécration d’un système politique supérieur – alors même, nous dit sans ciller Lagasnerie, que les résidents des régimes autoritaires ont au moins pour eux l’espoir d’accéder un jour à la démocratie. Evidemment, devant un tel constat, il serait possible de faire comme tout le monde et d’appeler à un approfondissement de l’idéal démocratique. L’auteur n’entend toutefois pas se laisser aller à de telles facilités : il convient d’attaquer le mal à la racine, c’est la démocratie elle-même qui serait la cause de nos maux et c’est donc à elle qu’il faut frontalement se mesurer en « levant le tabou de la critique de la démocratie » (p. 22) – tant il est vrai que la critique de la démocratie est une chose réellement neuve à gauche où les intellectuels, c’est bien connu, ont historiquement toujours placé la démocratie libérale occidentale sur un piédestal et n’ont jamais subi l’attraction du communisme soviétique, du trotskisme, du maoïsme ou de tout autre -isme révolutionnaire.

 

Plus fondamentalement, Geoffroy de Lagasnerie reproche à la démocratie de n’être qu’une forme procédurale vide, laquelle ne garantirait nullement que la décision adoptée soit conforme à l’idée – ou à son idée – de la justice. Or, selon lui, le progressisme est porteur d’une vision substantielle du Bien et de la justice et ce projet serait entravé par la démocratie en tant qu’elle s’en remet, le plus souvent, au principe majoritaire. Dès lors, il conviendrait de se séparer de la démocratie en tant qu’idéal politique. Sur un plan plus pragmatique, Lagasnerie ne masque guère le fait que sa proposition théorique vise des implications concrètes et rapides, en prétendant fournir l’armature intellectuelle destinée à contester demain les mesures prises par un gouvernement de droite ou d’extrême-droite arrivant au pouvoir (p. 35). L’auteur tient toutefois à justifier théoriquement ses positions par le refus de toute « rhétorique formaliste » au soutien de la démocratie, laquelle aboutirait à un certain relativisme des valeurs qu’un authentique progressiste – c’est d’ailleurs son point commun avec les authentiques réactionnaires – ne saurait tolérer. C’est ainsi que l’on en arrive à Hans Kelsen. Le célèbre juriste autrichien est effectivement une contre-référence de choix pour Lagasnerie, dans la mesure où il fonde la démocratie sur l’acceptation du relativisme des valeurs (du moins dans le chapitre final de son ouvrage traduit en français en 1932 sous le titre de La démocratie, sa nature, sa valeur). Là encore, il n’y a malheureusement pas véritablement de dialogue car l’auteur se contente de partir d’un postulat inverse – selon lequel, toutes les opinions ne se valant pas, le relativisme des valeurs est inacceptable – pour développer un raisonnement parallèle liant la démocratie au principe majoritaire et tentant d’en souligner les effets intolérables pour tout progressiste qui se respecte. Pour Lagasnerie, la conception relativiste de la démocratie ne serait dans le meilleur cas qu’une naïveté voire, au pire, une complicité avec les vents mauvais qui soufflent sur le monde (p. 40). On pourrait certes se dire que taxer Kelsen de complicité par inadvertance avec le nazisme est d’une part peu original[4] et, d’autre part, tout de même un peu fort de café. Mais, après tout, qu’étaient les années 1930 pour un penseur juif comme Hans Kelsen, à côté des années 2020 pour un authentique dissident progressiste comme Geoffroy de Lagasnerie ? Ce dernier va même au-delà en élargissant son constat au formalisme en général : la priorité donnée aux procédures et au formalisme dans la concrétisation de l’idée démocratique signifierait « l’indifférence à la justice » des mesures ainsi adoptées (p. 43). À ce stade, le lecteur commence à s’inquiéter : ce n’est donc plus seulement la démocratie qui est ici en cause, mais l’ensemble des formes juridiques, et donc le droit – fausse alerte toutefois, nous verrons plus loin qu’il n’en est rien et qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre cette profession de foi antiformaliste. Quant à la mise en cause de la démocratie, elle perd une partie de son originalité supposée une fois que l’on a compris que c’est avant tout le principe majoritaire qui est ici en cause. Tout au long de son « manifeste », c’est ainsi le poids des majorités électorales qui est contesté (p. 95-96) ou encore les limites intrinsèques à la notion de « corps électoral » qui sont mises en avant (p. 131). La portée réelle de sa critique adressé avant tout au principe de l’élection des représentants ne dissuade pas l’auteur de formuler toutes les outrances possibles au sujet de la démocratie en général : la démocratie serait ainsi l’outil des forces de la réaction et du conservatisme (p. 76), l’ennemie des progressistes (p. 120), un outil nationaliste (p. 131) voire, tout simplement, un outil qui partagerait une communauté d’inspiration avec le nazisme (p. 156) ou qui ne présenterait aucune différence de nature avec la théocratie (p. 165). Pour apprécier à sa juste mesure le raisonnement de l’auteur, mentionnons le cheminement sur lequel repose cette dernière affirmation : les démocraties peuvent interdire la drogue, les théocraties peuvent également interdire la drogue, il n’y a donc entre les deux aucune « différence de nature ». D’une manière générale, il n’y aurait d’ailleurs aucune différence de nature entre démocratie et dictature (p. 166) – et c’est là que Geoffroy de Lagasnerie peut chercher du soutien chez les juristes en s’appuyant sur les essais d’Eugénie Mérieau.

 

Une fois acquis que la critique vise avant tout l’élection et le principe majoritaire – mais il eut été sans doute moins vendeur de le présenter ainsi – deux remarques peuvent être formulées.

 

La première remarque est une remarque de juriste : tant qu’à partir d’Hans Kelsen, il est dommage de ne pas avoir relevé et discuté la partie de son ouvrage où il s’attache justement à justifier le principe majoritaire.  Kelsen ne tient en effet nullement ce dernier pour naturel et consacre une partie de sa démonstration à le justifier, à partir justement de l’argument de l’autogouvernement que Lagasnerie écarte dans son essai. Il existe donc des arguments sérieux au soutien du principe majoritaire et il est dommage que l’auteur ne se donne pas la peine de les discuter, alors même que la position de Kelsen est son point de départ. Cela n’aide pas à prendre complètement au sérieux sa critique des positions du théoricien du droit autrichien.

 

La seconde remarque est plus générale et porte sur le fait que Geoffroy de Lagasnerie feint de croire que les réflexions sur la démocratie se limitent à la déclinaison du principe majoritaire. Dans de telles conditions, il n’est possible d’apparaître avant-gardiste qu’en faisant abstraction de l’ensemble de la littérature politique et juridique existante. La position est si peu tenable que l’auteur est obligé de concéder rapidement qu’il existe déjà, dans nos démocraties libérales, de nombreux dispositifs contre-majoritaires. Il évacue toutefois cette question en étiquetant ces mécanismes comme anti-démocratiques, ce qui lui permet de persévérer dans sa thèse initiale. C’est faire toutefois peu de cas du fait que la plupart des approches contemporaines de la démocratie libérale considèrent ces dispositifs contre-majoritaires comme nécessaires à l’équilibre pleinement démocratique des régimes en cause. C’est également faire peu de cas de toutes les approches de la démocratie qui proposent des alternatives à la démocratie « majoritaire », incarnées notamment par le discours consacré à la démocratie délibérative. Enfin, du strict point de vue du droit positif, force est de constater que la version de la démocratie libérale promue par les différentes institutions nationales et européennes ne se limite en aucun cas à une démocratie purement et simplement majoritaire où règnerait un relativisme total des valeurs. Que l’on adhère à ces différentes approches ou non, il demeure qu’attaquer aujourd’hui « la démocratie » en la résumant au seul principe majoritaire revient à dresser un adversaire de paille – au mieux, Geoffroy de Lagasnerie ne fait pas le procès de la démocratie mais d’une approche, parmi d’autres, de la démocratie. Quant à l’épouvantail qu’il affronte, il est certes facile à vaincre, mais cela ne représente sans doute pas le moyen le plus sérieux d’élaborer, comme l’auteur en a l’ambition, la nouvelle grammaire politique de notre temps. Les recommandations concrètes formulées ne font d’ailleurs que traduire cet état de fait.

 

 

Des propositions à l’originalité somme toute limitée

Première « surprise » : malgré sa critique du formalisme et des procédures qui videraient la politique de son idéal de justice, Geoffroy de Lagasnerie en revient rapidement au droit lorsqu’il est question d’élaborer des propositions concrètes. Seconde « surprise » : en fait de proposition nouvelle visant à en finir radicalement avec la démocratie en soumettant le législateur au contrôle des scientifiques, l’auteur, au moment de formuler des propositions concrètes, en revient souvent à des mécanismes déjà connus des démocraties libérales contemporaines. Proposer d’en finir avec l’idéal démocratique en mobilisant des outils déjà intégrées dans le constitutionnalisme contemporain apparaît, là encore, une manière curieuse de prétendre faire émerger une grammaire entièrement nouvelle.

 

Geoffroy de Lagasnerie plébiscite ainsi le contrôle juridictionnel de constitutionnalité des lois, tout en proposant de décliner l’idée en instaurant un contrôle analogue exercé par les experts et scientifiques (p. 59-60, et p. 84 et s.). On rejoint ici un débat plus général touchant à l’opposition entre démocratie et épistocratie (comme en témoigne d’ailleurs la référence de l’auteur aux travaux de Jason Brennan, auteur américain contemporain dont l’ouvrage le plus célèbre est sans doute… Against democracy, publié en 2016). L’auteur touche ici indéniablement un vrai sujet et développe des slogans forts, comme l’idée d’instaurer une régulation scientifique du discours politique destinée à « rendre la vérité contraignante » (p. 70). Ici comme ailleurs, le raisonnement pèche toutefois par deux aspects. D’une part, l’auteur laisse penser, contre toute vraisemblance, qu’il est seul à s’intéresser à ces thèmes alors que le débat autour de l’épistocratie – et de ses dérives potentielles – est en cours (par exemple chez les juristes, v. Alexandre Viala, Faut-il abandonner le pouvoir au savant ? La tentation de l’épistocratie, Paris, Lefebvre Dalloz, Le sens du droit, 2024). D’autre part – mais c’est une conséquence directe du point précédent – il existe déjà des réflexions en cours sur l’intégration potentielle des connaissances scientifiques dans le cadre du contrôle de constitutionnalité (v. l’intervention de Nefteli Lefkopoulou, « Le Conseil constitutionnel face à l’expertise scientifique dans le contentieux des pesticides », lors du dernier congrès de l’Association française de droit constitutionnel en juin dernier). Ces dernières réflexions, celles de Geoffroy de Lagasnerie y compris, visent toutefois à renforcer, développer ou dupliquer une technique, le contrôle de la constitutionnalité des lois, qui apparaît déjà comme un élément incontournable des démocraties libérales contemporaines. La radicalité revendiquée apparaît ici somme toute limitée, voire artificiellement entretenue par le splendide isolement intellectuel privilégié par l’auteur. Ce dernier, qui relève évidemment du choix personnel de Geoffroy de Lagasnerie, dépasse parfois certaines limites : quand l’auteur écrit qu’il devrait sembler normal que le champ gouvernemental et législatif soient contrôlés par des pouvoirs extrêmement puissants et que l’Etat doit être soumis à des pouvoirs pluriels et hétéronomes (p. 91), on se demande un peu depuis quel siècle il écrit.

 

L’auteur plébiscite les conventions citoyennes (p. 104 et s.) qu’il rebaptise « plate-forme d’élaboration spécifique » (p 106). Le propos relatif à ces formes spécifiques de délibération ne manque pas d’intérêt mais ne peut pas, pour autant, prétendre à une grande originalité à l’heure où nombre de chercheurs et de chercheuses travaillent sur le « tournant délibératif » de la démocratie. L’auteur est d’ailleurs tenu de refuser toute pertinence au concept de « démocratie délibérative », car admettre ce dernier ruinerait une partie importante de son pamphlet. L’auteur ne se donne toutefois guère la peine de réfuter les approches délibératives de la démocratie, se contentant là encore de rabattre cette dernière sur le principe majoritaire. De ces passages, il ne reste en définitive qu’un plaidoyer classique en faveur des conventions citoyennes.

 

Enfin, l’idée de constitutionnaliser le plus grand nombre de droits fondamentaux n’est pas non plus une proposition particulièrement originale. Elle serait loin de représenter une rupture avec la pente actuelle des démocraties libérales – même si, pour le coup, on serait tenté de concéder à l’auteur que cette stratégie d’« hyperconstitutionnalisation » peut être considérée comme allant à rebours de certaines conceptions de la démocratie, par exemple celle contenue dans l’article 28 de la Déclaration de 1793 selon lequel « une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures » (p. 192).

 

En fin de compte, il est tout à fait possible de trouver certaines propositions de l’auteur intéressantes ou stimulantes. Il est même possible de le suivre dans certaines critiques de la délibération parlementaire contemporaine. À la condition toutefois de formuler un bémol important : l’auteur semble soutenir que la politique peut être ramenée à une série de décisions relevant de la mise en œuvre d’un savoir scientifique et pouvant être prises au sein de « plate-forme d’élaboration spécifique ». Il s’agit là d’une conception de la politique très réductrice, mais également peu vraisemblable.

 

S’il est facile de critiquer l’activité gouvernementale et la délibération parlementaire, il ne faut pas perdre de vue que ces dernières ne statuent pas uniquement sur des questions spécifiques, mais  déterminent un équilibre général entre les différentes problématiques en présence, notamment par l’élaboration de choix budgétaires contraints. Cette aspect de l’activité politique n’apparaît jamais dans l’essai de Geoffroy de Lagasnerie dans la mesure où sa conception de la politique est principalement concentrée sur les questions dites sociétales (comme en témoignent la plupart des exemples convoqués et, tout particulièrement, l’exemple présenté comme déterminant pour l’approche de l’auteur, à savoir l’opposition entre référendum et cour suprême autour de la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe en 2008 en Californie, cf. p. 48-49). Les termes « budget » ou « finances publiques » n’apparaissent ainsi jamais dans l’essai. Or, s’il est concevable que les conventions citoyennes puissent permettre, par la rénovation du processus délibératif, une avancée précise sur tel ou tel point, l’adoption d’un budget nécessite une perspective générale et non spécifique. Elle nécessite également des arbitrages qui ne sauraient être entièrement prédéterminés par « la science », laquelle peut certes informer la sphère politique mais non réaliser les arbitrages nécessaires à sa place. S’il est certes aisé de critiquer la délibération parlementaire, voire le parlementarisme en général (p. 122 et s.), il serait sans doute utile de ne pas perdre de vue que la vocation première de ces assemblées a toujours été d’acter les recettes et les dépenses budgétaires. Dans le système alternatif de Geoffroy de Lagasnerie, qui définit les équilibres financiers et l’allocation des ressources rares ? Apparemment, la question ne se pose pas dans ce monde là, où la politique se limite à une succession de prises de décisions spécifiques dont les enjeux sont systématiquement sociétaux ou environnementaux (puisque l’auteur prend également l’exemple, en guise de « cas difficile », de la politique nucléaire). On voit pourtant mal comment le contrôle de constitutionnalité, la constitutionnalisation des droits fondamentaux, l’épistocratie ou encore les conventions citoyennes décideront des arbitrages politiques et financiers relatifs à l’élaboration d’un budget – dont il ne faut pas être grand clerc pour savoir qu’il sera particulièrement contraint dans les années à venir. Une même série de remarques pourrait d’ailleurs être formulée au sujet de la politique de défense : il tombe sous le sens que les décisions urgentes concernant la sécurité nationale ne pourront relever ni de la science ni d’une convention citoyenne. Dans le monde tel qu’il se présente à nous, il n’est pas inconcevable de soutenir que l’autonomie de la politique garde une part irréductible – ce qui était déjà la leçon de Raymond Aron contre tous les déterminismes, qu’ils soient fruits d’une certaine sociologie ou des utopies marxistes ou néolibérales[5]. Heureusement pour Geoffroy de Lagasnerie, ces problématiques n’existent pas dans le Nirvana « progressiste » où se situe sa théorie politique. Il n’a donc pas à s’en préoccuper et peut, à rebours de tout cela, se consacrer à tenter d’éradiquer la « politique » – comme il l’exprime expressément et logiquement page 193. Cette aspiration, inhabituelle au sein de la gauche radicale, ne peut être comprise qu’en soulevant l’hypothèse que le véritable objectif de l’auteur est moins d’attaquer la démocratie que d’initier son lectorat à une forme de libertarianisme de gauche.

 

 

La tentative d’initier l’opinion progressiste au libertarianisme (de gauche)

L’aspiration à la « fin de la politique » n’est vraisemblablement pas naturelle pour le lectorat cible de Geoffroy de Lagasnerie, habituellement nourri de discours volontiers inspirés par l’idée du primat du politique dans le conflit irréductible entre la gauche et la droite – thématique relevant, par exemple, du « populisme de gauche » d’inspiration schmittienne théorisée par Chantal Mouffe (laquelle, pour faire bonne mesure, fait également partie des références mobilisées par l’auteur). Il faut toutefois prendre au sérieux cette négation du politique, laquelle fournit peut-être la clef de lecture de l’ensemble de l’essai. Pour Geoffroy de Lagasnerie, l’inconvénient de la démocratie n’est pas tant son organisation institutionnelle que, de manière beaucoup plus fondamentale, « l’appartenance forcée à un même collectif » (p. 168). Contre cette appartenance forcée, l’auteur défend un « impératif libertaire » (p.  171) passant notamment par la possibilité de faire sécession d’une société ou encore de pouvoir choisir personnellement l’ordre juridique dont on dépend. L’argumentaire dépasse ici de loin la simple critique de la démocratie pour embrasser une version « de gauche » d’un libertarianisme mettant l’accent sur l’autonomie maximale de l’individu et, corrélativement, sur la limitation du politique au strict nécessaire, sous le contrôle de la science (p. 119). Sans surprise, la référence majeure mobilisée ici par Lagasnerie est Robert Nozick, l’auteur d’Anarchie, Etat et utopie (1974) – Jason Brennan, mobilisée précédemment par l’auteur étant par ailleurs également une référence libertarienne (mais pas de gauche). Nous sommes ici très loin des références habituelles de ce que l’on peut imaginer être le public cible de Geoffroy de Lagasnerie – lequel ne fait pas mystère de son soutien à Jean-Luc Mélenchon en vue de la prochaine élection présidentielle. L’horizon intellectuel des deux hommes semble toutefois bien différent, Lagasnerie allant jusqu’à convoquer comme exemple au service de son utopie le droit européen des affaires – dans la mesure où ce dernier permet aux parties à un contrat passé entre les ressortissants de différents Etats membres de déterminer la loi nationale applicable à ce contrat (p. 178). De manière surprenante, l’utopie progressiste lagasnienne trouverait ainsi un commencement d’accomplissement par les libertés de circulation consacrées à l’échelle européenne. Voilà qui pourrait désarçonner une partie du public cible, probablement mal préparé à l’idée que le droit européen puisse constituer « un foyer extrêmement suggestif pour construire un idéal politique libertaire alternatif à l’idée démocratique » (p. 179) ou à l’idée que la liberté de circulation des personnes soit un sujet plus important que le droit de vote (p. 182). L’essai touche ici des questions aussi profonde que passionnante, mais c’est malheureusement également là qu’il prend fin – alors même que se dessinait ce qui est peut-être l’objet réel de l’ouvrage, à savoir présenter quelques linéaments de libertarianisme à destination d’une certaine élite culturelle penchant à gauche[6]. Il est toutefois dommage que l’auteur n’ait pas mené jusqu’au bout son projet : n’assumant pas tout à fait le caractère iconoclaste de sa véritable proposition, il a préféré la camoufler derrière une critique – tout à la fois plus accrocheuse et, quoiqu’en dise l’auteur, moins iconoclaste – de la démocratie. Comme quoi, il faut se méfier des auteurs qui prétendent lever des tabous seuls, à coup d’essais autoédités et sans se préoccuper du reste de la recherche contemporaine : peut-être ne sont-ils pas aussi francs qu’ils le prétendent.

 

 

 

[1] Pour être complet, il faut préciser que cette collection est encore récente dans la mesure où elle prend la suite d’une collection antérieure hébergée par Fayard. Malgré un catalogue davantage diversifié, le principe en était toutefois le même.

[2] Pour le volet sociologie, v. V-A. Chappe, J. Lamy, A. Saint-Martin, « Le tribunal des flagrants délires « sociologiques » », Zilsel, 2017/1, n° 1, p. 391-417.

[3] G. Châton, Introduction à Raymond Aron, Paris, La Découverte, Repère n° 687, 2023.

[4] Si l’on se réfère à la tradition de pensée ayant critiqué le positivisme juridique, suspecté d’avoir désarmé les juristes face aux progrès des idéologiques totalitaires.

[5] G. Châton, Introduction à Raymond Aron, op.cit., p. 36-39.

[6] A cet égard, l’ouvrage s’inscrit harmonieusement dans les publications antérieures de l’auteur, dont certaines manifestaient déjà son intérêt pour ce qui, alors, avait été qualifié de « néolibéralisme » (v. V-A. Chappe, J. Lamy, A. Saint-Martin, « Le tribunal des flagrants délires « sociologiques » », art.cit., p. 401 et s.

 

 

Crédit photo: Benjamin Bellamy / CC BY 4.0