À propos de Bruno Le Maire, Le temps d’une décision, Gallimard, nrf, 2026 : les débuts (et les limites) de la révolte contre la « monarchie technocratique ? » Par Benjamin Fargeaud

Le dernier ouvrage de Bruno Le Maire, ministre au long cours et écrivain prolifique, porte sur le thème de la décision politique — « qui décide ? » — à l’échelle internationale, européenne et nationale. Sur ce dernier plan, les réflexions de l’auteur se révèlent particulièrement percutantes et représentent une mise en cause directe de la « monarchie républicaine » et des dérives présidentialistes de la Ve République. Hélas, cette mise en cause aussi informée que lucide relève davantage de la révolte que de la révolution, tant la pesanteur d’un « esprit de la Ve République » puisé auprès de la vulgate gaulliste semble irriguer les conceptions institutionnelles de l’auteur — comme d’ailleurs celle d’une large majorité de notre classe politique.
The latest book by Bruno Le Maire, a long-serving minister and prolific writer, explores the theme of political decision-making — « who decides ? » — at the international, European, and national levels. On this last point, the author’s reflections prove particularly incisive and represent a direct challenge to the « monarchie républicaine » and the presidentialist excesses of the Fifth Republic. Alas, this critique, informed and lucid, amounts more to revolt than revolution : the weight of a “spirit of the Fifth Republic” drawn from Gaullist dogma seems to permeate the author’s institutional conceptions—as those of a large majority of our political class.
Par Benjamin Fargeaud, Professeur de droit public à l’université de Lorraine
Les considérations institutionnelles ne forment qu’une partie limitée, mais décisive, du dernier ouvrage publié par l’homme politique et écrivain prolifique qu’est Bruno Le Maire. D’après ce dernier, Le temps d’une décision est un livre de récits tournant autour de la thématique de la décision politique. La thèse générale du récit est la suivante : l’impuissance politique contemporaine mine les démocraties libérales. Ainsi, pour reprendre les termes de l’auteur, « la décision est l’essence de la politique » mais serait devenue « le talon d’Achille des démocraties » (p. 25). Malgré le vocabulaire employé, il n’est pas ici question pour cet homme politique expérimenté (l’auteur, qui fut directeur de cabinet d’un Premier ministre, trois fois élu député et nommé ministre à deux reprises pour un total de pratiquement dix années d’exercice, n’est plus à présenter) de délivrer une profession de foi schmittienne — bien au contraire, puisque l’auteur ne cède pas à la tentation de faire des juges et du droit des « boucs émissaires commodes » (p. 293) — mais, plus simplement, de livrer quelques récits et réflexions sur l’état de délabrement du pouvoir de décision politique à l’échelle internationale, européenne et nationale. Seul ce dernier plan nous retiendra dans le cadre du présent billet. Si les développements consacrés à la situation des institutions de la Ve République sont courts — une cinquantaine de pages sur les trois cents du livre —, ils sont aussi percutants que révélateurs. Ils témoignent peut-être d’un moment : celui où la légitimité de la monarchie présidentielle vacille ouvertement dans l’esprit de ceux qui l’ont longtemps servie. Cela mérite un rapide commentaire, tout à la fois pour souligner l’importance de cette prise de position sans, pour autant, en taire les angles morts et les limites. Enfin, ce commentaire apporte sa petite pierre à l’effort collectif déployé, en ces temps de flottement institutionnel, pour défendre une compréhension de la Ve République plus proche tant du texte de la Constitution de 1958 que des logiques de fonctionnement du régime parlementaire — efforts dont les lecteurs de ce blog sont familiers car ils irriguent nombre de ses publications (et désormais bien au-delà, v. D. Baranger, O. Beaud, La dissolution de la Ve République, Paris, Les petits matins, 2026). Les cinquante pages consacrées par l’ancien ministre à ce thème témoignent du fait que le combat mérite d’être mené, bien qu’il soit pour le moment loin d’être gagné.
La dénonciation de la monarchie technocratique
Le récit de Bruno Le Maire est celui d’un homme politique blessé par les conditions de sa sortie de fonction, ainsi que par l’échec de son retour au Gouvernement en octobre dernier. Si cette question n’entre pas dans le spectre du présent commentaire, elle doit être gardée en tête car la plume de l’auteur n’en est que plus acérée. L’ancien ministre estime que son action politique a été entravée, qu’il est tenu comptable de fautes qui ne sont pas les siennes et que le président de la République en fonction a, ces dernières années, commis une succession d’erreurs fatales pour l’ensemble de l’exécutif. Tout cela influe forcément sur le ton, très vif, de la révolte de l’ancien grand commis de l’État. Ce dernier est en effet arrivé à une conclusion radicale : « le maintien en place de la monarchie technocratique (…) est incompatible avec la relance de notre économie » (p. 290) — la dernière partie de cette phrase pouvant vraisemblablement, selon les priorités politiques du lecteur, être remplacée par à peu près n’importe quoi, comme (au hasard) « le sauvetage de l’université française ».
Une révolte contre la monarchie républicaine. L’auteur appelle, ni plus ni moins, à « déposer le monarque républicain » (p. 298), lequel ne peut plus être « un souverain de droit divin ». Si la critique n’est pas extrêmement développée, elle n’en est pas moins très directe. Bruno Le Maire met ainsi en cause ce qu’il considère comme un empiètement permanent de la présidence sur la nomination aux emplois publics au sein des différents ministères (un fait par ailleurs documenté, en ce qui concerne les présidences d’Emmanuel Macron, par l’ouvrage récent d’un journaliste, v. M. Moreau, Sa Majesté nomme. Enquête sur un pouvoir présidentiel exorbitant, Paris, Robert Laffont, 2026). Cet empiètement a pour conséquence de réduire d’autant l’autorité d’un ministre qui n’a même pas la main sur la hiérarchie de sa propre administration. L’ancien ministre met également en cause l’opportunité de la dissolution de juin 2024, fruit d’un exercice solitaire du pouvoir. Il met encore en cause la « manie gouvernementale » (p. 259) qui accompagne l’exercice du pouvoir, manie qui se traduit par des gouvernements pléthoriques et des conseils des ministres aussi longs que désuets et inefficaces. Surtout, Bruno Le Maire met le doigt sur un vice fondamental de la fonction présidentielle telle qu’elle est actuellement pratiquée : « tout procède en France du président de la République », lequel est « élu en sauveur » avant de finir « en paria ». L’élection du président porte ainsi en elle une promesse impossible et pourtant toujours renouvelée : « le vice essentiel de la Ve est là : dans une promesse de décision qui ne peut être tenue » (p. 294). Déterminé à révéler que le pouvoir est nu, l’ancien ministre souligne également deux faits connus des juristes mais plus surprenant pour le grand public : le président de la République, hormis son cabinet, ne dispose d’aucune administration et ne dispose d’aucun « domaine réservé » en matière d’affaires étrangères et de défense. Le geste iconoclaste de l’ancien ministre ne s’arrête toutefois pas à la figure présidentielle : il ne se contente pas de mettre en cause la monarchie « républicaine », mais également plus généralement la monarchie « technocratique ».
Une révolte contre la monarchie technocratique. Bruno Le Maire ne manque pas une occasion de rappeler que, bien qu’issu de la haute fonction publique d’Etat (de fait, l’auteur présente un cursus honorum impeccable au regard des attendus traditionnels de la Ve République : normalien, énarque et ex-conseiller des affaires étrangères), il en a démissionné très tôt. Selon lui, on ne peut en effet cumuler la protection de la haute fonction publique et les responsabilités politiques. Quoi que l’on pense au fond de cette question, cela donne un crédit certain à sa critique de la mainmise des grands corps administratifs sur l’appareil étatique. Selon l’ancien ministre, le modèle des grands corps s’est dégradé en un « système », lequel a phagocyté l’appareil d’État au profit d’une petite classe de hauts fonctionnaires peuplant tant les administrations que les cabinets politiques, voire les banques et autres entreprises privées. Soyons franc : c’est avec une satisfaction un peu triste que l’universitaire français lit cette vive critique d’un système qui recrute l’élite administrative de la nation à partir d’un concours passé à vingt ans — système anti-universitaire, dans tous les sens du terme, s’il en est. Si l’ancien ministre ne cible évidemment pas l’ensemble de la haute fonction publique, sa critique n’en est pas moins extrêmement ferme, notamment quand il cible le pouvoir d’un conseiller élyséen susceptible de court-circuiter toute une chaîne de décision (p. 302). Laissons sur ce point le dernier mot à l’auteur : « j’appelle monarchie technocratique cette ambiance de cour, où des cloportes jamais élus, jamais confrontés au peuple, jamais sortis du cocon de leurs certitudes (…) exercent un pouvoir de nuisance sans limite, parce qu’ils nichent dans la bonne aile du bon palais » (p. 302). Bruno Le Maire suggère d’ailleurs de fermer tous les palais républicains, hormis l’Elysée pourvu que le chef de l’État daigne revoir son rôle à la baisse.
La lecture du dernier ouvrage de Bruno Le Maire réserve donc une heureuse surprise à l’universitaire et au constitutionnaliste convaincu des effets néfastes du présidentialisme. Hélas, malgré le constat lucide de l’ancien ministre, le reste de ses considérations institutionnelles témoigne du fait que le combat est loin d’être gagné.
« Est-ce une Révolution ? Non Sire, c’est une révolte »
À l’inverse de la formule historique célèbre (« Est-ce une révolte ? Non Sire, une révolution »), le livre de Bruno Le Maire se résume plutôt par une formule inverse : une révolte davantage qu’une révolution. Si les constats de l’ancien ministre sonnent justes, le reste de son propos témoigne des limites de la pensée institutionnelle d’une large majorité de nos hommes et femmes politiques – y compris parmi les plus lucides, les plus littéraires ou les mieux formés. Deux aspects du réquisitoire de l’auteur laissent particulièrement dubitatif : la foi dans l’existence d’un âge d’or de la Ve République d’une part et les ambiguïtés de sa perception de la notion de responsabilité d’autre part.
Le mythe persistant de l’âge d’or. La critique par l’auteur de la « monarchie présidentielle » se présente comme une critique de la Ve République dans sa version « post-quinquennat » (p. 292). De fait, Bruno Le Maire a accédé aux fonctions ministérielles sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy et d’Emmanuel Macron. Les exemples relatés des « abus » présidentiels — tel Nicolas Sarkozy qui pense pouvoir, à l’occasion d’un déplacement, ordonner à son ministre la réalisation d’une « retenue collinaire » au profit d’une exploitation agricole du Lot-et-Garonne, laquelle n’a finalement jamais vue le jour — relèvent de ces années-là. Pour autant, le quinquennat a ici « bon dos » : l’ascendant présidentiel et les excès de pouvoir qui l’accompagnent ne peuvent guère être imputés à la révision constitutionnelle de 2000, laquelle n’a pu qu’amplifier un mouvement déjà présent. Contre toute évidence, l’auteur semble toutefois penser que la solution passe par un retour à une lecture saine de « l’esprit de la Ve République » — à savoir « une organisation des pouvoirs où chacun trouve sa juste place, dans une mécanique de précision huilée, souple, qui décuple la puissance et évite toute paralysie » mais également une lecture des institutions où « le chef de l’État a la charge des intérêts supérieurs de la Nation » et ne traite pas « les affaires quotidiennes, qui reviennent de droit au Premier ministre » (p. 293). Réelle ou feinte, la naïveté de cette lecture de la Ve République est démentie par l’état de la recherche en droit, laquelle est en mesure d’établir que l’ascendant du président de la République sur l’ensemble de l’exécutif, questions secondaires comprises, est un fait dès le premier septennat de Charles de Gaulle (v. M. Chevrier, La première décennie de la Cinquième République, Paris, LGDJ, 2025). Ainsi, bien que l’on puisse rejoindre l’ancien ministre dans son scepticisme à l’égard de tout effort de révision formelle de la Constitution (p. 291), il demeure que son espoir d’un retour à pratique politique saine de la Ve République apparaît particulièrement obscur. Cela d’autant plus que Bruno Le Maire semble plébisciter l’élection au suffrage universel direct du chef de l’État, tout en regrettant que la désignation du président tourne à une promesse de révolution (songeons au titre de l’ouvrage programmatique d’Emmanuel Macron en 2017) toujours renouvelée bien que toujours mensongère. On ne peut certes que rejoindre l’espoir formulé par l’ancien ministre d’un retour à une « pratique politique » — termes qu’il définit ainsi : « mettre les mains dans le cambouis de l’expérience pour en tirer un diagnostic juste et des remèdes puissants » (p. 293) — plus équilibrée. Les moyens présentés pour atteindre un tel objectif relèvent toutefois, à ce stade, de l’incantation ou de la pensée magique — la seule proposition véritablement concrète étant l’instauration d’un droit de veto sur les dépenses publiques attribué au ministre des finances.
Les ambiguïtés autour de la notion de responsabilité politique. Une autre difficulté relève de l’appréhension par l’auteur de la notion de responsabilité politique. Comme le relève l’ouvrage précité de Denis Baranger et Olivier Beaud, le trait frappant de la situation politique actuelle réside dans le rejet par les différents acteurs institutionnels des règles élémentaires du régime parlementaire (à savoir : un président politiquement irresponsable donc à l’écart de la politique active, tandis que la formation du gouvernement repose sur la constitution d’une majorité parlementaire). Bruno Le Maire n’ignore pas ce fait puisqu’il souligne que « le sort du Premier ministre (…) est entre les mains des députés » (p. 294). Il s’agit toutefois là de l’unique allusion, au demeurant implicite, au caractère parlementaire de notre régime. Lorsque l’auteur présente les conditions dans lesquelles il a envisagé d’accepter d’accéder aux fonctions de Premier ministre en juin 2022, il évoque les grandes lignes de son programme et ses conditions, mais ne laisse rien transparaître de la manière dont il entendait obtenir le soutien parlementaire nécessaire. D’une manière plus générale, le propos autour de la réhabilitation d’un véritable pouvoir de décision politique ne livre aucune clef quant à la manière dont ce retour peut se faire dans les conditions parlementaires actuelles. Le rapport de l’auteur à la responsabilité politique individuelle n’est guère plus simple, Bruno Le Maire consacrant plusieurs pages à son refus d’envisager l’hypothèse de la démission (p. 273), malgré les défaites politiques successives et les arbitrages perdus. Enfin, la formule qu’il retient de son passage devant la commission d’enquête parlementaire relative à l’état des finances publiques — « qui êtes-vous pour juger ? », adressée aux parlementaires — ainsi que le commentaire qu’il en fait — « au fond de moi, je ne me souciais et je ne continue de ne me soucier que du jugement des Français » — contredisent l’intérêt qu’il prétend par ailleurs manifester pour le pouvoir de contrôle du Parlement (p. 286). Il faut ajouter à cela le silence, dans sa critique du monarque républicain, autour du point crucial qu’est l’absence de responsabilité politique du président de la République, malgré son rôle effectif dans la prise de décision politique. Bruno Le Maire ne fait qu’effleurer la question, sans la nommer, en renvoyant à l’hypothèse d’un retour à une pratique référendaire plus soutenue. Il ne peut toutefois ignorer ce que valent ces vagues promesses, depuis longtemps démonétisées par les présidents successifs. En fin de compte, malgré toute sa lucidité et son expérience, l’ancien ministre semble ne pouvoir se départir de ce qu’il est : même réprouvé et révolté, il demeure un produit de la « monarchie technocratique », nourri à la vulgate gaulliste et étranger à toute logique véritablement parlementaire. Il en faudra sans doute plus pour transformer profondément la « pratique politique » au sens que prête Bruno Le Maire à ces termes – le « diagnostic juste » est là, mais il demeure vraisemblablement incomplet et les « remèdes puissants » ne semblent pas encore au point. On concèdera certes à l’auteur que son récit n’avait pas une telle ambition programmatique. À cet égard, la critique de la « monarchie technocratique » par un grand commis de l’État demeure un signe des temps encourageant : ce n’est qu’un début, mais cela donne au moins l’impression qu’une partie de la classe politique est sur le point de sortir la tête du sable.
Crédit photo: Dean Calma / IAEA / CC BY 2.0
