La démission de Keir Starmer : entre normalité et restructuration du parlementarisme britannique

Par Dylan Swolarski

<b> La démission de Keir Starmer : entre normalité et restructuration du parlementarisme britannique </b> </br> </br> Par Dylan Swolarski

La démission de Keir Starmer le 22 juin 2026 de ses fonctions de chef du parti Travailliste et de Premier ministre est intervenue après des mois de contestation au sein de son propre parti politique. Si cela paraît relever du fonctionnement normal des institutions parlementaires britanniques, le présent billet veut toutefois mettre en avant la spécificité de cette démission. Intervenant après l’échec aux élections locales et à celle des entités dévolues du parti Travailliste, cette démission est en réalité révélatrice d’une restructuration du système parlementaire britannique, causée par l’émergence d’un « dégagisme » politique de même que par la progression du parti Reform UK.

 

Keir Starmer’s resignation from his position as leader of the Labour Party and Prime Minister on June 22, 2026, came after months of internal dissent within his own political party. While this may seem like part of the normal functioning of British parliamentary institutions, this post aims to highlight the unique nature of this resignation. Coming on the heels of the Labour Party’s defeats in local elections and in the devolved assemblies, this resignation actually signals a transformation of the British parliamentary system, driven by the emergence of a political “dégagisme” movement as well as the rise of the Reform UK party.

 

Par Dylan Swolarski, docteur de l’Université Paris Panthéon-Assas. Enseignant-chercheur contractuel à l’Université Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines (VIP)

 

 

 

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Relatant l’annonce de la démission de Keir Starmer, le 22 juin 2026, de ses fonctions de Premier ministre, Tom Clark, journaliste au Guardian, compare la dernière décennie au Royaume-Uni à l’instabilité politique de la IVe République[1]. Avec cette démission, les Britanniques ont en effet vu six premiers ministres se succéder depuis 2016. Tous semblent avoir subi les conséquences politiques directes ou indirectes du Brexit, dont le référendum s’est tenu il y a dix ans.

 

Faisant face à des crises internationales et économiques, à des critiques internes au parti Travailliste ainsi qu’à l’élection à la Chambre des communes de son rival au sein du parti – Andy Burnham –, Keir Starmer a ainsi décidé de démissionner. Il n’y a eu ni question de confiance, ni motion de censure, ni vote interne au parti travailliste. Malgré la démission de certains ministres, ce dernier dispose par ailleurs toujours d’une très large majorité de sièges au Parlement. Keir Starmer a simplement cédé face aux critiques de plus en plus nombreuses de sa politique. C’est ici que s’interrompt la comparaison entre la IVe République et l’actualité britannique. Bien que certains des éléments du système parlementaire britannique soient aujourd’hui remis en cause, celui-ci est principalement caractérisé par le scrutin uninominal majoritaire à un tour, par le bipartisme et ce qui en résulte, à savoir la force de la structuration partisane du régime parlementaire. En ce sens, alors même que son parti dispose de la majorité au sein du Parlement, le Premier ministre au pouvoir peut être amené à démissionner et remplacé par le futur dirigeant du parti politique, comme ce fut déjà le cas en 2022 lors de la démission de la conservatrice Liz Truss – après un primo-ministériat d’un mois et 19 jours.

 

Malgré le fonctionnement a priori régulier du système parlementaire britannique illustré par la démission de Keir Starmer, ce système semble se restructurer d’une manière allant paradoxalement à l’encontre de ses fondements premiers (II). Avant d’établir ce constat qui explique par ailleurs la valse primo-ministérielle de cette dernière décennie, il convient de revenir sur la structure classique du système de gouvernement parlementaire britannique (I).

 

 

I. La normalité parlementaire

Terre du parlementarisme, le Royaume-Uni intègre dans sa logique institutionnelle une relation presque fusionnelle entre les parlementaires et le Premier ministre qui, s’il est théoriquement le représentant de la Couronne, ne peut gouverner que tant qu’il conserve un lien de confiance avec le Parlement. De là provient notamment l’image selon laquelle le Cabinet ne serait qu’un comité du Parlement[2]. Le Premier ministre ne peut gouverner à l’aide de son Cabinet que tant que ce lien n’est pas rompu. À partir du moment où il est nommé et que celui-ci ne connait pas de contestation provenant de la Chambre des Communes, le lien de confiance est quotidiennement renouvelé et joue au bénéfice du Premier ministre. Ce renouvellement n’équivaut toutefois pas à un passe-droit : le lien de confiance autorise les parlementaires, et en particulier ceux du parti majoritaire, à contrôler l’action de l’exécutif.

 

La présence d’un bipartisme très fort a favorisé l’émergence d’une stabilité politique et institutionnelle, dont témoigne l’alternance au pouvoir bien établie entre le parti Conservateur et le parti Travailliste. L’exploit de Keir Starmer et du parti Travailliste réalisé en 2024 fut de mettre fin à la domination du parti Conservateur depuis 2010. À l’issue des élections générales de 2024, les Travaillistes ont obtenu une majorité historique de 411 sièges à la Chambre des Communes. Une telle majorité n’est pas synonyme d’une liberté totale d’action de la part de l’exécutif – celui-ci doit quotidiennement répondre de ses actions. L’une des principales conventions de la constitution est que la personne nommée Premier ministre par la Couronne doit être également le chef du parti politique majoritaire. Le Gouvernement est alors contrôlé par la Chambre des Communes mais aussi, et surtout, par son propre parti. Ainsi, la majorité politique présente à la Chambre des Communes devient le principal moteur de l’action politique du Premier ministre tout autant qu’elle peut en devenir le plus grand frein. C’est dans cette configuration générale que Keir Starmer est arrivé au pouvoir le 5 juillet 2024 après avoir été élu chef du parti Travailliste à la suite des élections générales anticipées de 2019 et de l’échec de son prédécesseur, Jeremy Corbyn. C’est aussi dans ce cadre-là que le Premier ministre peut être mis en échec par sa majorité politique. Sans perdre de siège au sein du Parlement, le Premier ministre peut être contesté par sa propre majorité – chose peu imaginable sous la Ve République. C’est ainsi que Liz Truss, après avoir essayé de mettre en place une politique économique ultralibérale, a été poussée à la démission. Elle a annoncé le 20 octobre 2022 sa démission en tant que chef du parti Conservateur et Rishi Sunak a alors été élu chef du parti, le 24 octobre 2022, et nommé Premier ministre dès le lendemain.

 

Si les procédures peuvent varier au sein des partis politiques, l’histoire s’est néanmoins répétée pour Keir Starmer. Face à l’échec du parti Travailliste lors des élections locales de 2026 qui ont vu le parti d’extrême-droite Reform UK devenir le premier parti du pays, certains y ont vu une contestation du pouvoir de Keir Starmer. Celui-ci aurait été incapable de conserver la position dominante du parti Travailliste. Plus encore, il n’aurait pas tenu les promesses formulées lors du discours du Trône de 2024. Cela a été exacerbé par l’émergence de multiples crises. Parallèlement à cela est intervenue l’élection d’Andy Burnham, concurrent direct de Keir Starmer à la direction du Parti Travailliste. Celle-ci a été particulièrement perçue comme étant le signe du départ devenu nécessaire du Premier ministre de la direction du parti. Comme le veut la logique parlementaire, doivent alors se tenir des élections internes au parti Travailliste – en cas de plus d’un candidat – ou doit avoir lieu le « couronnement »[3] – en cas d’un unique candidat –, permettant de savoir qui sera le futur chef du parti et a fortiori le Premier ministre. Si la démission de Keir Starmer paraît normale, nous souhaiterions toutefois nous concentrer sur quelques éléments qui tendent à accréditer la thèse d’une restructuration du système parlementaire britannique.

 

 

II. La restructuration politique

Après les élections locales du 7 mai 2026, qui ont fait perdre près de 1500 conseillers municipaux au parti Travailliste, Keir Starmer refusait catégoriquement de présenter sa démission. Lors d’une conférence de presse, le 11 mai, il affirmait que le coût politique à court terme de ses décisions ne l’empêcherait pas de tenir son projet politique sur le long terme[4]. Pourtant, les appels à sa démission étaient d’autant plus forts que le 7 mai, le parti Travailliste perdait également 21 sièges au parlement gallois et 5 sièges au parlement écossais. Dans ces trois élections, le parti de Nigel Farage, Reform UK, a fait un score historique : 34 sièges au parlement gallois, 17 sièges au parlement écossais et 1453 conseillers municipaux lors des élections locales. En une journée, le gouvernement travailliste a donc été triplement contesté, ouvrant une crise au sein de l’exécutif. Dès l’annonce des différents résultats électoraux, certains ministres ont ouvertement appelé à la démission de Keir Starmer de ses fonctions en tant que chef du parti. Moins d’une semaine après le début de la crise, Josh Simons a démissionné de son mandat parlementaire le 14 mai 2026, permettant à Andy Burnham de se présenter dans la circonscription de Makerfield. On perçoit alors une contestation évidente qui a mené, le 22 juin 2026, à la démission de Keir Starmer. Tous ces évènements se sont déroulés sans mise en jeu de la responsabilité gouvernementale au sein du Parlement. Le 11 juin, le secrétaire d’État à la défense démissionnait, critiquant la politique gouvernementale sur le budget de la défense – démission suivie par le Ministre des forces armées, Al Carns. Les ministres s’opposant à la politique menée par Keir Starmer n’ont pas cherché à le critiquer ouvertement au Parlement – responsabilité collective oblige –, mais ils ont exprimé leur mécontentement en démissionnant, tout en appelant à l’élection d’un nouveau chef de parti. La situation est en réalité fort proche de ce qui a pu se passer, à plusieurs reprises, depuis le Brexit. Cet évènement a exacerbé des tensions latentes et a, par conséquent, donné voix à des partis plus radicaux que l’on pourrait qualifier, pour certains d’entre eux, d’incompatibles avec la modération inhérente au système parlementaire britannique.

 

La première conséquence de la démission de Keir Starmer est le développement d’une pratique « dégagiste ». Dès lors qu’une crise politique éclate, il y a une tendance à inciter les premiers ministres à démissionner, sans pour autant que les conditions de maintien de ces derniers n’aient réellement été rompues. Une telle pratique pourrait toutefois amener avec elle le risque certain d’un affaiblissement des mécanismes parlementaires qui ont pour fonction normale de rediriger l’action du gouvernement en cas de désaccord avec sa majorité. Le système constitutionnel britannique pourrait être amené à évoluer, dans un sens encore inconnu. Deuxième conséquence, le bipartisme paraît ne plus avoir sa vigueur d’antan. La percée historique de Reform UK aux élections des entités dévolues ainsi qu’aux élections locales, si elle venait à se reproduire dans des proportions équivalentes au Parlement, pourrait imposer un fonctionnement à l’allemande dans une logique de coalition. Un tel état des choses risque toutefois de poser un problème équivalent à celui que la France connait depuis 2024 : la présence de trois blocs dont l’absence d’entente paralyse la prise de décision politique.

 

Dès lors, si la comparaison de la situation actuelle avec la IVe République permet d’insister sur le nombre de premiers ministres qui se sont succédés, elle ne saurait aller plus loin. Les risques auxquels fait face le système parlementaire britannique ressemblent davantage à ceux qu’a connus la Ve République depuis 2017 et plus encore depuis 2022 avec l’émergence de nouveaux blocs politiques renversant l’équilibre ayant permis le fait majoritaire depuis 1965. Ce rapprochement doit cependant être nuancé. Les outils parlementaires et l’existence d’une tradition juridictionnelle très importante ont, au Royaume-Uni, permis de surmonter des crises politiques qui auraient eu raison du cadre constitutionnel de certains États, comme en 2019. Malgré cela, la démission de Keir Starmer envoie des signaux indiquant un éventuel changement dans la structure constitutionnelle du parlementarisme britannique. Au regard de la situation économique et politique du Royaume-Uni, il est peu certain que l’arrivée d’Andy Burnham au pouvoir change grand-chose. La restructuration qui est en train d’avoir lieu pourrait modifier en profondeur le fonctionnement du parlementarisme britannique. Marqué par sa capacité d’adaptation il n’est néanmoins pas exclu qu’il survive à cet épisode, au risque d’intégrer pleinement Reform UK dans la logique partisane de Westminster.

 

 

 

[1] https://www.theguardian.com/politics/2026/may/17/the-ungovernable-country-why-britain-keeps-losing-prime-ministers

[2] Bagehot (W.), The English Constitution, Oxford, OUP, 2001, p. 11.

[3] Duffy-Meunier (A.), « Après la démission de Keir Starmer, comment le Royaume-Uni organise-t-il sa succession à Downing Street ? », Club des juristes, 26 juin 2026. 

[4] https://www.theguardian.com/politics/2026/may/11/keir-starmer-labour-leadership-speech

 

 

 

Crédit photo: Simon Dawson / No 10 Downing Street / CC BY NC-ND-4.0