Élections législatives en Hongrie : l’opposition devra affronter le système électoral lui-même

Par Timothée Wallut

<b> Élections législatives en Hongrie : l’opposition devra affronter le système électoral lui-même </b> </br> </br> Par Timothée Wallut

Le 12 avril 2026 ont lieu les élections législatives en Hongrie. Elles ont pour objet de renouveler pour quatre ans les cent quatre-vingt-dix-neuf membres de l’Assemblée nationale. Depuis 2010, la coalition Fidesz-KDNP dirigée par Viktor Orbán a remporté, lors des trois élections législatives suivantes, une super majorité des deux-tiers au parlement monocaméral hongrois lui permettant de modifier la Loi fondamentale à sa guise. Toutefois, pour la première fois depuis 2010, les sondages semblent donner un opposant, M. Péter Magyar, comme grand vainqueur des élections à venir. Victoire qui serait d’autant plus surprenante que le système électoral hongrois a été en grande partie remanié par la coalition au pouvoir pour s’assurer de son maintien en place. Ce billet propose de revenir sur l’évolution du système électoral hongrois depuis 2010 et l’arrivée de M. Orbán à la tête du gouvernement.

 

Parliamentary elections will be held in Hungary on 12 April 2026. Their purpose is to elect the 199 members of the National Assembly for a four-year term. Since 2010, the Fidesz-KDNP coalition led by Viktor Orbán has won, in the three subsequent parliamentary elections, a two-thirds supermajority in Hungary’s unicameral parliament, enabling it to amend the Fundamental Law at will. However, for the first time since 2010, the polls seem to suggest that an opponent, Mr Péter Magyar, is set to be the clear winner of the upcoming elections. Such a victory would be all the more surprising given that the Hungarian electoral system has been largely overhauled by the ruling coalition to ensure its continued hold on power. This post aims to review the evolution of the Hungarian electoral system since 2010 and the arrival of Mr Orbán at the head of the government.

 

Par Timothée Wallut, doctorant à l’Université Paris-Panthéon-Assas

 

 

 

Le 25 avril 2025, la coalition Fidesz-KDNP[1], dirigée par Viktor Orbán, remporta 53,1% des suffrages exprimés lors des élections législatives hongroises (et environ 41,5% de l’ensemble de l’électorat hongrois). Cette large victoire électorale fut convertie en 68,1% des sièges du Parlement monocaméral. En 2014, la coalition remporta 44,9% des suffrages exprimés, environ 26,6% de l’ensemble de l’électorat. Néanmoins, ce résultat, en baisse, se traduisit par la conservation de 66,8% des sièges de l’Assemblée nationale (Országgyűlés), soit 133 sièges sur 199[2]. Aux dernières élections législatives de 2022, la coalition Fidesz-KDNP remporta 54,13% des suffrages exprimés et 67,84% des sièges (135 sur 199)[3].

 

Peu importe la fluctuation du soutien électoral à la coalition de M. Orbán, qui semble aujourd’hui souffrir d’un manque de popularité[4], cette dernière a toujours pu conserver une écrasante majorité au Parlement. C’est tout simplement parce que le système électoral même, du découpage électoral, aux règles de scrutin, en passant par l’intervention d’institutions comme la Commission électorale a été forgé sur mesure pour les ambitions illibérales de l’actuel Premier ministre hongrois. Les élections d’avril 2026 représentent ainsi un immense défi pour M. Péter Magyar, ancien de la Fidesz, aujourd’hui principal concurrent au poste de Premier ministre contre M. Orbán.

 

La disproportion entre les résultats électoraux et l’obtention des sièges à l’Assemblée enregistrée par la Fidesz s’explique par un système électoral originaire déséquilibré (I) que le parti a exploité pour le refondre dans un moule antilibéral en redécoupant les circonscriptions électorales (II) et en modifiant la procédure électorale (III).

 

 

I. Un système originaire déséquilibré

Le système électoral hongrois instauré par l’amendement de 1989 à la Constitution de 1949 est complexe. La réécriture totale, via une simple procédure de révision, de la Constitution communiste entraîna diverses Tables Rondes en 1989 autour desquelles les représentants des diverses forces politiques proposèrent différentes solutions. Tandis que les partis qui ne comptaient alors pas parmi leurs rangs de candidats populaires sur la scène nationale soutenaient un scrutin de listes à l’échelle nationale, d’autres préféraient des circonscriptions locales avec un scrutin uninominal. L’objectif commun était l’exclusion du Parlement des partis jugés de trop faible importance[5]. La législation adoptée, encore en partie en vigueur aujourd’hui, est pour le moins complexe[6].

 

La loi électorale hongroise regroupe en réalité trois niveaux. Les électeurs hongrois votaient deux fois pour élire, à l’époque, les 386 membres du Parlement. Il fallait ainsi élire des candidats uniques issus de circonscription au mandat unique, ce qui représentait 176 sièges. De plus, étaient élus 152 parlementaires suivant un système proportionnel de listes partisanes dans des circonscriptions territoriales plus importantes. Enfin, 58 sièges étaient attribués de manière proportionnelle depuis des listes nationales de compensation[7]. Les deux premiers niveaux demandaient un vote, tandis que la liste de compensation nationale utilisait les votes de « surplus », ceux ayant été perdus lors des deux premiers votes.

 

Dans chaque circonscription à candidat unique, les candidats étaient en compétition directe, et chaque électeur choisit son candidat de préférence. Si aucun candidat n’obtenait plus de la moitié des suffrages exprimés à l’issue d’un premier tour électoral, un second tour était organisé deux semaines plus tard. Les trois candidats en tête ainsi que tous les candidats qui avaient obtenu plus de 15% des suffrages exprimés demeuraient en lice pour le second tour. À l’issue de celui-ci, le candidat qui obtenait le plus de suffrages remportait le siège[8].

 

Afin d’être qualifié comme candidat dans l’une des 176 circonscriptions à mandat unique, le candidat devait au préalable avoir réuni des « bulletins de nomination » (nomination slips)[9] d’au moins 750 électeurs, chaque bulletin devant avoir été signé par l’électeur. Surtout, la qualification de candidats individuels affectait, et affecte encore, l’éligibilité d’un parti pour les élections au scrutin proportionnel par listes. Pour qu’un parti fût éligible à présenter sa liste, il devait avoir qualifié un certain nombre minimal de candidats individuels.

 

Ce système, d’une complexité rare, ne permit pourtant pas une représentation exacte de la distribution des votes entre les partis. La disproportionnalité apparut dès les premières élections de 1990. Le Forum démocrate hongrois (Magyar Demokrata Fórum – MDF) remporta 25% des suffrages exprimés mais 43% des sièges tandis que la Fidesz, qui avait obtenu 21% des suffrages exprimés, dut se contenter de 24% des sièges. Toutefois, la nouvelle République de Hongrie connut une véritable alternance au pouvoir, oscillant entre les coalitions de centre-droit et le Parti socialiste. Après la crise de 2008, ce dernier perdit toute crédibilité politique et la coalition menée par M. Viktor Orbán, qui ne cachait déjà plus ses ambitions antilibérales, obtint une super majorité des deux tiers au Parlement lors des élections législatives de 2010. Or, cette majorité des deux tiers étaient le seuil fixé par l’article 24(5) de la loi XXXI du 23 octobre 1989[10] pour modifier la Constitution hongroise. Une fois au pouvoir, la coalition Fidesz-KDNP ne se priva pas d’abuser de sa super majorité pour adopter toute une batterie de textes constitutionnels et législatifs pour refondre le système électoral afin de se maintenir à la tête du pays.

 

 

II. Un redécoupage à l’avantage de la Fidesz

Dès 2011, la majorité parlementaire adopta une loi cardinale, la loi CCIII relative à l’élection des membres du Parlement, qui vint diviser par deux le nombre de députés. L’Assemblée nationale ne compte désormais plus que 199 sièges[11]. La réduction du nombre de sièges avantage, logiquement, les partis les plus importants, y compris les adversaires de la Fidesz.

 

Cependant, le changement du nombre de députés entraîna la nécessité de redessiner la carte des circonscription électorales. C’est par la même loi CCIII de 2011, hors de portée pour toute coalition ou parti qui n’obtiendrait pas au moins deux tiers des sièges de l’Assemblée, que la Fidesz procéda au redécoupage électoral. Or, les nouvelles circonscriptions varient en taille. La plus petite circonscription rassemble soixante mille électeurs, la plus grande quatre-vingt-dix mille. Les plus grandes circonscriptions regroupaient les différentes « places-fortes » de l’ancienne opposition de gauche tandis que les plus petites couvraient les territoires acquis à la Fidesz.

 

Anticipant les accusations de gerrymandering, le législateur hongrois prit soin de prétendre faire figurer au sein même de la loi CCIII les recommandations de la Commission de Venise en matière de découpage électorale. La loi prévoit toujours, dans son article 4, section 4, §4 que les variations en termes de nombre d’électeurs entre les différentes circonscriptions électorales à candidat unique ne peuvent excéder un plafond symbolique de 15%, fixé à partir du nombre d’électeurs inscrits dans les circonscriptions uninominales à l’échelle nationale. La lettre de la loi de CCIII est subtile. Elle n’évoque pas une variation moyenne de 15% mais une variation calculée à partir du nombre moyen d’électeurs par circonscription. Autrement dit, il s’agit d’un standard permettant une variation de 15% au sein de chaque circonscription au-dessus ou en-dessous d’un chiffre moyen. Par exemple, si la circonscription moyenne doit abriter 100 électeurs, une variation de 10% permettrait aux circonscriptions d’abriter entre 95 et 105 électeurs (il faut diviser 95 par 10, 10 étant le nombre d’électeurs qui séparent la plus grande de la plus petite circonscription). La loi hongroise permet aux circonscriptions d’abriter entre 85 et 115 électeurs, soit en réalité une variation de 35% en moyenne.

 

En 2022, 25 des 106 circonscriptions électorales ne respectaient pas le plafond fixé par la Commission de Venise et du Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE[12]. La loi cardinale LXXIX de 2024 procéda, pour la première fois depuis 2011, à un nouveau découpage électoral que la Commission de Venise fustigea dans son rapport de 2025, arguant qu’aucune amélioration aux déséquilibres antérieures ne semblaient avoir été apportées[13].

 

Si les élections législatives de 2006, remportées par le Parti socialiste, avaient été organisées sous le découpage réalisé par la Fidesz, Viktor Orbán aurait remporté la majorité des sièges. À l’inverse, une coalition d’opposition doit aujourd’hui remporter jusqu’à 6 ou 8 points de plus que la Fidesz pour espérer décrocher une majorité simple[14].

 

 

III. Une procédure déloyale

Par ailleurs, la loi CCIII de 2011 supprima le second tour dans les circonscriptions à candidat unique. Si aucun candidat n’emporte la majorité des votes, c’est le candidat en ayant obtenu le plus, en valeur absolue, qui remporte le siège[15]. Un tel système est à l’avantage des partis isolés dans leur espace politique, comme la Fidesz à droite, face à une opposition fragmentée. Les partis opposés à Viktor Orbán n’ont alors pas d’autre choix que de former des coalitions s’ils veulent espérer emporter une majorité parlementaire.

 

Or, en 2013, la majorité gouvernementale adopta une nouvelle loi organique relative à la procédure électorale. La loi XXXVI de 2013 permet non seulement à Viktor Orbán de s’emparer de la Commission électorale, mais elle dispose également que tous les partis politiques proposant des listes nationales doivent également envoyer des candidats dans au moins 27 circonscriptions uninominales dans au moins 9 des 19 comtés et dans Budapest elle-même. Sur les 199 sièges de l’Assemblée nationale, 106 sont attribués par les élections au sein des circonscriptions uninominales et 93 par les élections des listes. Dès lors, si les partis de l’opposition veulent présenter chacun leur propre liste, leurs candidats individuels se retrouveront opposés les uns aux autres, fragmentant davantage les votes. L’opposition doit donc s’unir si elle veut emporter une majorité parlementaire. Outre la difficulté de concilier des partis qui couvrent l’entièreté du spectre politique, la loi électorale de 2013 prévoit que si deux partis politiques se présentent sous un seul scrutin à l’élection, ils doivent remporter 10% de l’électorat national pour remporter le moindre siège issu des élections par liste. Si plus de deux partis forment une alliance, ce seuil monte à 15%[16].

 

Devant les différentes tentatives d’union de l’opposition en 2014 et en 2022, Viktor Orbán fit également adopter la loi organique CLXVII en 2020. L’article 3 de cette nouvelle loi dispose que pour qu’une liste nationale soit enregistrée, un parti doit désigner des candidats individuels dans 71 circonscriptions au lieu de 27, dans 14 comtés au lieu de 9. Même si l’opposition hongroise s’unit, la Fidesz affrontera ainsi toujours suffisamment de candidats pour disperser les votes de ses adversaires. En novembre 2021, le système est complété par une nouvelle loi cardinale, baptisée Troisième loi d’amendement[17]. Les sections 4 et 17 de cette nouvelle législation permettent aux citoyens hongrois de s’enregistrer comme électeurs dans n’importe quelle circonscription. Inutile de détailler les dangers que représente une telle possibilité.

 

Le 3 avril 2022, la Fidesz a remporté 83% des circonscriptions. Le résultat ne peut pas surprendre. Le système électoral a été transformé de manière unilatérale par le pouvoir en place, en faveur du pouvoir en place. Si les résultats d’avril 2026 confirmaient les sondages en faveur de M. Magyar, cela relèverait presque d’un miracle.

 

 

 

[1] « Fidesz » est le diminutif de « Fidesz-Magyar Polgári Szövetség » (Fidesz-Union civique hongroise) et l’acronyme du nom original du parti « Fiatal Demokraták Szövetsége » (Alliance des jeunes démocrates). Le KDNP est le « Kereszténydemokrata Néppàrt » soit le Parti populaire démocrate-chrétien. S’il s’agit officiellement de deux partis séparés, le KDNP est en réalité inféodé à la Fidesz.

[2] KORNAI (J.), « Hungary’s U-Turn », Society and Economy, vol. 37, n° 3, sept. 2015, p. 290.

[3] BIDDH, Hungary. Election Observation Mission Final Report, 29 juill. 2022, p. 43.

[4] Chastand (J.-B.), « Dans la Hongrie de Viktor Orbán, à la veille des élections législatives, une ambiance de fin de règne », Le Monde, 3 avr. 2026 (en ligne : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2026/04/03/dans-la-hongrie-de-viktor-orban-a-la-veille-des-legislatives-une-ambiance-de-fin-de-regne_6676306_4500055.html?search-type=classic&ise_click_rank=13 ; consulté le 7 avr. 2026).

[5] Scheppele (K.L.), « How Viktor Orbán Wins », Journal of Democracy, vol. 33, n° 3, juill. 2022, p. 50 (consulté le 7 avril 2026).

[6] Notre description du système qui prévalait jusqu’en 2010 reprend celle d’András László Pap dans Democratic Decline in Hungary : Law and Society in an Illiberal Democracy, Londres, Routledge, 2017, note 1, p. 11.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] S’il s’agit formellement d’une simple loi de révision de la constitution communiste, la loi XXXI de 1989 est considérée comme la nouvelle constitution hongroise tant elle modifie en profondeur le régime jusqu’alors en place.

[11] Art. 3 de la loi CCIII du 23 déc. 2011 relative à l’élection des membres du Parlement. Une loi dite « cardinale » ou « organique » est une loi spéciale qui nécessite une majorité qualifiée pour être adoptée. Cette majorité est fixée classiquement aux deux tiers des membres présents de l’Assemblée nationale. Aujourd’hui l’article 2 (1) de la Loi fondamentale adoptée en 2012 dispose que seule une loi cardinale peut déterminer le mode de scrutin pour élire les parlementaires.

[12] ODIHR, Election Observation Mission Final Report, Hungary, Parliamentary Elections and Referendum of 3 April 2022, 29 juill. 2022, p. 6.

[13] Commission de Venise, Avis relatif à la loi LXXIX de 2024 modifiant certaines dispositions relatives aux élections, Strasbourg, 16 juin 2025, p. 10.

[14] Scheppele (K.L.), « Hungary : An Election in Question, Part III : Compensating the Winners », The New York Times, blog de KRUGMAN Paul, 28 févr. 2014, (consulté le 7 avr. 2026).

[15] Désormais art. 7, sect. 11 de la loi CCIII de 2011.

[16] Désormais art. 8, sect. 14 (2) de la loi CCIII de 2011.

[17] Comité d’Helsinki hongrois, A Threat Assessment of the 2022 Hungarian Parliamentary Elections, 9 févr. 2022, p. 1. En réalité, loi CXIX du 17 novembre 2021 relative à la modification de certaines lois liées à l’introduction du service de gestion des changements de données et à la réduction des charges administratives pour les citoyens.

 

 

 

Crédit photo: Martin Schulz / CC BY-2.0