La fin du tandem Sonko–Diomaye : lecture constitutionnelle d’une crise au sommet de l’État sénégalais Par Abdou Ben Said ASSADILLAH

La révocation du premier ministre Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye a marqué la fin d’un tandem que beaucoup espéraient indéfectible et a ouvert une période d’incertitude institutionnelle. L’article s’intéresse aux ressorts constitutionnels de cette rupture en analysant l’ambiguïté du régime issu de la Constitution de 2001, la singularité du contexte politique actuel, l’impossible dyarchie au sommet de l’exécutif ainsi que les risques de blocage institutionnel qui en découlent.
President Bassirou Diomaye Diakhar Faye’s dismissal of Prime Minister Ousmane Sonko marked the end of a partnership that many had hoped would be unbreakable and ushered in a period of institutional uncertainty. This article examines the constitutional underpinnings of this rupture by analyzing the ambiguity of the system established by the 2001 Constitution, the unique nature of the current political context, the impossibility of a dual leadership at the top of the executive branch, and the resulting risks of institutional gridlock.
Par Abdou Ben Said ASSADILLAH, Doctorant à l’Université Bourgogne Europe et ATER en droit public à l’Université de Picardie Jules Verne.
« S’il peut accepter d’être déchargé de certaines de ses tâches par un Vice-président ou un Premier ministre, il ne saurait être question d’un quelconque partage du pouvoir. “Deux coqs ne peuvent coexister dans la même basse-cour”, dit un proverbe africain[1]».
Par décret du 22 mai 2026, le président Faye a mis fin aux fonctions de M. Sonko, premier ministre, ainsi qu’à celles des autres membres du gouvernement. Cette décision a suscité de nombreuses réactions passionnées, notamment en raison de l’amitié politique et personnelle qui unissait les deux hommes[2]. Ceux-ci se sont rencontrés sur les bancs de l’université avant de poursuivre leur parcours commun à l’ENA, puis à la Direction générale des impôts et des domaines, jusqu’à accéder ensemble aux plus hautes fonctions de l’État.
En effet, le destin des deux fondateurs du parti conservateur dénommé Les Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Ethique et la Fraternité (PASTEF)[3] a basculé lors de l’élection présidentielle de 2024. Empêché de se présenter en raison de son inéligibilité prononcée par le Conseil constitutionnel[4], M. Sonko, figure centrale du parti et candidat naturel, choisit M. Faye pour porter ses couleurs. Alors secrétaire général du PASTEF mais peu connu du grand public, ce dernier apparaissait davantage comme un homme d’appareil que comme une figure politique de premier plan. Compte tenu de sa faible notoriété, sa campagne fut menée sous l’ombre de M. Sonko et prit même la forme d’un ticket présidentiel. Le slogan retenu, « Diomaye mooy Sonko » (« Diomaye, c’est Sonko »), en est le symbole. Le pari fut couronné de succès car il est élu dès le premier tour et nomma, dans la foulée, M. Sonko au poste de premier ministre.
Cependant, cette relation, qui paraissait indéfectible, s’est progressivement fragilisée à l’épreuve du pouvoir. Depuis l’annonce de la révocation du premier ministre, de nombreux journalistes se sont penchés sur les origines des tensions, mettant notamment en évidence les divergences de méthode dans la mise en œuvre du projet du PASTEF ainsi que les désaccords de fond, en particulier sur la gestion de la « dette cachée ». D’autres se sont davantage intéressés aux conséquences politiques de cette rupture sur la stabilité du Sénégal, son image internationale ou encore la confiance des investisseurs. Il s’agira ici d’étudier les aspects constitutionnels de cette crise. L’analyse de la Constitution sénégalaise[5] et des lectures concurrentes qu’en font les deux protagonistes dans une configuration politique inédite montre, en effet, que cette crise trouve avant tout son origine dans l’impossible dyarchie au sommet de l’exécutif (I). Compte tenu des leviers institutionnels dont dispose chacun des deux acteurs, il est désormais permis de redouter un blocage institutionnel, à moins que ne prévale le sens du compromis (II).
I. L’impossible dyarchie, malgré un contexte inédit
On voyait dans la nomination de M. Sonko au poste de Premier Ministre la marque d’un exécutif appelé à fonctionner en duo. Certains y percevaient le signe d’une véritable dyarchie au sommet de l’État, voire celui d’un effacement du président de la République au profit du premier ministre, compte tenu du rôle central joué par l’un dans l’élection de l’autre, de sa popularité croissante, de la composition de l’Assemblée nationale, dominée par des députés « sonkistes » et surtout de la responsabilité du gouvernement devant ce parlement monocaméral. Mais si un tel schéma pouvait paraître séduisant, il ne pouvait durablement résister à la nature présidentialiste du régime.
Une Constitution fondamentalement présidentialiste
En effet, la Constitution de 2001 — à l’instar de nombreuses constitutions africaines francophones ayant transcrit dans le texte la pratique présidentialiste de la Ve République —fait du président de la République le véritable chef de l’exécutif, qui bénéficie de prérogatives considérables en ce qui concerne aussi bien l’entrée en fonction et le départ du premier ministre que l’exercice du pouvoir gouvernemental.
Contrairement aux régimes authentiquement parlementaires, dans lesquels la nomination et le maintien du premier ministre dépendent principalement de la majorité parlementaire, la Constitution sénégalaise confère au président un pouvoir discrétionnaire en la matière. Élu au suffrage universel direct, le président choisit librement le premier ministre sans vote préalable de l’Assemblée nationale et peut mettre fin à ses fonctions sans attendre que celui-ci présente la démission du gouvernement. L’article 49 est explicite : « Le Président de la République nomme le Premier ministre et met fin à ses fonctions. » Cette prééminence présidentielle est renforcée par l’article 53, qui prévoit que le gouvernement est également responsable devant le président de la République.
La répartition des compétences entre le président et le premier ministre dans la détermination et la conduite de la politique de la Nation confirme l’existence d’un lien de subordination du second à l’égard du premier. La Constitution laisse en effet peu de place à une dyarchie au sommet de l’État et relègue le premier ministre, ainsi que le gouvernement qu’il est censé « cheffer »[6], à un rôle d’exécution de la politique présidentielle. A ce propos, l’article 42 dispose que le président « détermine la politique de la Nation » et « préside le Conseil des ministres ». Le gouvernement, quant à lui, se contente de « conduire et coordonner la politique de la Nation sous la direction du Premier ministre ». Autrement dit, la logique institutionnelle implique que l’action gouvernementale demeure alignée sur les orientations définies par le chef de l’État. Dès lors, celui-ci est juridiquement fondé à révoquer le premier ministre s’il estime que ce dernier ne met plus en œuvre sa politique.
La présence de mécanismes du régime parlementaire et une configuration politique inédite
Les prédécesseurs du président M. Faye appliquaient sans anicroche cette logique présidentialiste, dans la mesure où ils disposaient d’une majorité parlementaire disciplinée et loyale[7]. Cependant, la configuration politique et institutionnelle actuelle est inédite : d’une part, le président a été élu grâce à la popularité de « son » premier ministre ; d’autre part, l’Assemblée nationale issue des législatives de 2024 est massivement dominée par des députés du PASTEF, dont beaucoup continuent de considérer M. Sonko comme leur véritable leader politique. Dès lors, on peut s’attendre à ce que cela implique une lecture plus parlementaire de la Constitution car le régime sénégalais est tout de même un régime parlementaire, dualiste certes, mais parlementaire. Le gouvernement demeure également responsable devant l’Assemblée nationale (article 54), laquelle peut le censurer à la majorité absolue des membres qui la composent (article 86).
Alors, quel chef pour l’exécutif ?
C’est précisément dans cette ambiguïté institutionnelle[8] que réside l’origine des tensions, chacun s’appuyant sur une lecture différente de la Constitution et sur des leviers institutionnelles distincts. Ces tensions traduisent, au fond, un conflit de leadership. Qui fixe réellement les orientations politiques : le président, conformément au texte constitutionnel, ou le premier ministre et véritable chef de la majorité parlementaire ?
Il faut garder en tête que ces tensions sont en outre exacerbées par la question de la succession du président Faye. Tout le monde s’interroge déjà sur la personnalité qui portera les couleurs du PASTEF à l’élection présidentielle de 2029 : Ce dernier entend-il briguer un second mandat ou n’était-il qu’un dépositaire temporaire du pouvoir chargé de préparer le retour politique de M. Sonko, dont l’éligiblilité est assurée de la dernière réforme du Code électoral[9] ?
Les divergences apparaissent au grand jour le 10 juillet 2025 lorsque M. Sonko reproche publiquement au président son « problème d’autorité » et son absence de soutien face aux critiques dont il fait l’objet. Il lance alors : « Qu’on me laisse gouverner, et on verra si les choses continueront de cette manière. » En réponse à cela, M. Faye tente dans un premier temps de minimiser les tensions, affirmant : « Des divergences avec le Premier ministre ? Non. Il l’a dit. Il est mon ami. Je n’ai aucun conflit avec lui. »
Mais le ton change le 2 mai dernier lors d’une interview télévisée. Le président reproche alors au premier ministre sa tentation de la « personnification » du pouvoir, avant d’affirmer la hiérarchie institutionnelle dans une formule qui n’est pas sans rappeler la déclaration de N. Sarkozy à l’égard du « collaborateur » F. Fillon : « Je suis le président et il est le premier ministre. Tant qu’il reste Premier ministre, c’est parce qu’il bénéficie de ma confiance. Si cette confiance n’existe plus, on aura un nouveau premier ministre. […] Le jour où je ne serai plus satisfait de lui, […], on ira chercher quelqu’un d’autre. » M. Sonko, qui ne semble pas disposé à jouer un simple rôle de collaborateur, réplique lors des questions au gouvernement du 22 mai, en déclarant : « Je ne suis pas un premier ministre qui doit aveuglément acquiescer à tout. »
Cette déclaration apparaît comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase : le soir même, le secrétaire général de la présidence annonce officiellement la révocation du premier ministre.
II. Le risque de blocage institutionnel et les marges de sortie de crise
La révocation de M. Sonko ouvre une période d’incertitude. Redevenu député, puis élu président de l’Assemblée nationale, ce dernier confirme sa maitrise de la majorité parlementaire et, par là même, une « faculté d’empêcher ». Car, si la Constitution accorde au président une position institutionnelle dominante, encore faut-il pouvoir gouverner avec une Assemblée potentiellement hostile. Avec 130 députés sur 165, le PASTEF dispose d’une majorité capable non seulement d’entraver l’adoption de certains projets gouvernementaux, mais aussi de censurer tout gouvernement dont la politique s’éloignerait de ligne défendue par M. Sonko. Dans un contexte de fortes tensions politiques, on pourrait évoquer l’hypothèse extrême d’une procédure de destitution du président, laquelle peut être initiée par les trois cinquièmes des parlementaires (article 101). Dès lors, pour pouvoir mener sa politique, quelles sont alors les marges de manœuvre du président Diomaye Faye ?
Réduire l’influence de M. Sonko à l’Assemblée nationale ?
Pour ce faire, deux voies peuvent être suivies, mais leur mise en œuvre paraît difficile. La première consisterait à provoquer une scission au sein du groupe parlementaire du PASTEF afin d’attirer à lui une partie des députés et de réduire l’influence de M. Sonko au Parlement. Mais cette hypothèse paraît peu probable au regard du soutien massif dont bénéficie encore l’ancien premier ministre auprès des députés du parti.
La seconde option serait de recourir à la dissolution de l’Assemblée nationale afin de renvoyer l’arbitrage au suffrage universel. Mais cette stratégie demeure risquée. Elle supposerait que le président Faye obtienne une majorité plus favorable que l’actuelle face à un Sonko dont la popularité reste considérable. Surtout, une dissolution de cette Assemblée élue en septembre 2024 n’est pas immédiatement possible. Le président devra attendre le mois de décembre, puisque l’article 87 de la Constitution prévoit que « la dissolution ne peut intervenir durant les deux premières années de législature ».
Une « cohabitation douce » revendiquée mais encore incertaine
Dès lors, la voie la plus responsable semble être celle de la « cohabitation douce[10] » évoquée par M. Sonko. Toutefois, pour l’heure, cette option, si elle semble privilégiée, paraît également incertaine.
Le président Faye a rapidement dévoilé sa stratégie en nommant Al Aminou Lo au poste de premier ministre le 25 mai 2026. Proche du pouvoir depuis l’élection de Diomaye, il déclare, le jour de sa nomination, vouloir se distinguer de son prédécesseur davantage par la méthode que par les idées, puisqu’il affirme rester fidèle au projet PASTEF. Des discussions ont aussitôt été engagées pour former un nouveau gouvernement, notamment avec certaines personnalités du parti majoritaire.
Le lendemain, de son côté, M. Sonko a adopté une posture ambivalente. Il se veut rassurant en affirmant qu’il ne cherchera ni le « chaos institutionnel » ni l’affrontement avec le chef de l’État. Mais il rappelle dans le même temps que « l’Assemblée nationale ne sera pas une chambre d’enregistrement » et qu’« on ne peut pas faire du PASTEF sans PASTEF ». Autrement dit, la majorité parlementaire entend peser pleinement sur la composition du gouvernement comme sur l’orientation de la politique nationale. La direction du parti, dans un communiqué, le 26 mai dernier, affirme sa disponibilité à collaborer dans le cadre d’une « collaboration franche et responsable », tout en subordonnant cette participation à « la fidélité au programme […], la clarification de la gestion de la dette souveraine, […] et la répartition des portefeuilles ministériels ». Elle ajoute que ces discussions devront se tenir « avec le cadre institutionnel habilité du parti », c’est-à-dire dans débauchage individuel de cadres du PASTEF.
Finalement, les deux camps ne sont pas parvenus à s’entendre malgré les discussions engagées dans les jours précédant la formation du nouveau gouvernement. Le PASTEF a refusé d’y participer et d’y être représenté ; seuls quelques transfuges du parti figurent au sein de la nouvelle équipe ministérielle. Selon M. Sonko, aucun accord n’a pu être trouvé, ni sur l’orientation politique du gouvernement ni sur sa composition. Il souligne notamment qu’un parti disposant d’une large majorité parlementaire ne saurait accepter d’être réduit à quatre portefeuilles ministériels sur trente, sans aucun ministère de souveraineté[11].
Cela étant, et de manière quelque peu surprenante au regard de la domination du PASTEF à l’Assemblée nationale, M. Sonko affirme ne pas souhaiter, à ce stade, censurer le gouvernement. Il réaffirme au contraire son attachement à son concept de « cohabitation douce », au nom de l’intérêt supérieur du pays. Toutefois, il précise que celle-ci demeure conditionnée par la volonté du président de négocier et dialoguer, faute de quoi le Sénégal pourrait s’acheminer vers une véritable crise institutionnelle[12].
[1] G. Conac, « Portrait du chef d’Etat », Pouvoirs – Les pouvoirs africains, n°25, avril 1983, p.123.
[2] C. Roussy, « Sénégal : chronique d’un divorce entre le président Faye et son Premier ministre Sonko », IRIS [en ligne]. 27 mai 2026.
[3] Le PASTEF est une formation souverainiste, panafricaniste et conservatrice, notamment connue pour son opposition virulente à l’homosexualité. Le 27 mars 2026, les députés du PASTEF ont voté la Loi n°2026-08 qui durcit la répression pénale des relations entre personnes de même sexe ainsi que l’« apologie » de ce qui est qualifié d’« acte contre nature ».
[4] CC N°2/E/2024, 20 janvier 2024, cons.18. En effet, quelques semaines avant le scrutin, la Cour suprême condamna définitivement M. Sonko à six mois d’emprisonnement avec sursis et 300 000 euros de dommages et intérêts pour diffamation dans l’affaire lui opposant à Mame Mbaye Niang, alors ministre du Tourisme (Arrêt N°1 du 4 janvier 2024). La condamnation entraîne une inéligibilité de cinq ans selon l’article L.30 du Code électoral.
[5] M. Diakhité, La Constitution du Sénégal : la lettre, le politique et le juge, L’Harmattan-Sénégal, 2023, pp. 318.
[6] L’article 53 de la Constitution donne toute de même au premier ministre le titre de chef de gouvernement.
[7] V. Carlino, « L’histoire constitutionnelle sénégalaise : entre révisions, occasions ratées et efforts démocratiques », federalismi.it – Focus Africa, n°3/2018, p.18.
[8] A. B. Fall, « Le Sénégal vers un parlementarisme assumé ? », Le Soleil [en ligne], 26/05/2025
[9] À la faveur de la loi d’amnistie du 13 mars 2024 (loi n° 2024-09), M. Sonko a recouvré son éligibilité et a pu être élu député. Toutefois, une controverse juridique est née lorsque, en juillet 2025, la Cour suprême a rejeté son rabat d’arrêt. Certains ont soutenu que cette décision confirmait définitivement sa condamnation et privait d’effet l’amnistie dont il avait bénéficié. Afin de mettre un terme à ce débat, les députés ont adopté, le 28 avril 2026, une réforme du Code électoral supprimant notamment les causes d’inéligibilité prévues aux articles L.29-3 et L.30, parmi lesquelles figurait la condamnation à une peine d’emprisonnement de six mois. Le législateur a, en outre, prévu l’application rétroactive de cette nouvelle rédaction. (Loi n° 2026-10).
[10] M. Ba, « Vers une “ cohabitation douce ” au Sénégal ? Ce qu’il faut retenir de l’allocution d’Ousmane Sonko », Jeune Afrique [en ligne], 02/03/2026.
[11] Déclaration à la presse de M. Sonko du 02 juin 2026 (en français à partir de la 112ème minute).
[12] Ibid.
Crédit photo: World Economic Forum / CC BY-NC-SA 4.0
